Perturbations émotionnelles

Je ne sais plus trop dans quel état j’erre. Cette 9ème symphonie de Mahler est en train de me manger, et j’en suis à la fois complètement galvanisée et perdue. Fichtre, mais c’est quoi ce bazar dans mes sensations ?

C’est vrai,d’un côté, le challenge que représente un monument pareil cristallise toutes les belles affres de la vie de musicien d’orchestre : en baver des ronds de chapeau sur une partition d’une difficulté peu commune, vouloir être au top pour se satisfaire soi-même et en même temps savoir s’abandonner au groupe. Savoir faire fi de la « manutention » pour accorder toute sa confiance à la direction d’un chef ultra-sensible, et par conséquent tout donner et s’oublier au profit de la musique, parce qu’on sait que c’est le secret pour que cette pièce touffue et difficile à écouter fasse mouche sur l’auditeur. Bref, j’ai bûché, je bûche et je bûcherai encore, je suis remontée comme une pendule. Je dirais même que j’ai vraiment hâte d’abandonner ma pudeur et de mettre mes tripes sur le tapis pendant le concert demain.

Et puis il y a aussi l’indicible… la tristesse intrinsèque et l’ambiance désabusée de ces 100 minutes de musique qui te rongent ton sourire interne. Je ne parle pas juste de l’adagio final qui revisite le temps pour l’étirer à l’infini et te faire mariner dans l’interminable constat que le passé, si beau, chaud et tendre fut-il, n’est plus et ne sera plus jamais. Même dans les danses et les marches, et jusque dans les sourires, Mahler joue la carte de la nostalgie. Tu as beau être distrait par des digressions harmoniques ou orchestrales d’une complexité délirante, tu en reviens toujours à ce poids lourd que tu traînes avec toi : ta vie. Ré majeur, une tonalité youpi la joie ? Mon œil, oui ! (trop de bémols, mon cher Gustav, trop de bémols)

Forcément, je pourrais garder mes distances avec cette brume de spleen, au moins essayer un peu… Comment expliquer que ce n’est pas du masochisme, mais juste une perméabilité contre laquelle je n’ai même pas envie de me battre ? De toute façon on ne lutte pas contre la beauté, elle touche profondément ou pas, et si elle est triste tant pis.

Sauf que cette fois je dirais tant mieux et merci.

(l’extrait ci-dessus est tiré du premier mouvement et est garanti sans mouchoir, il est 100% pastoral, voire triomphant, et c’est un produit frais)