L’ombre d’un doute

Depuis mardi, le côté cinématographique du programme du concert de ce soir m’apparait de plus en plus évident. Bon, pour l’instant, le Concerto pour clarinette de Copland ne m’évoque que “Tom Sawyer, c’est l’Amérique, le symbole de la liberté” et des heures de boulot tellement c’est imbitable, chut c’est un secret. Mais avec les Chairman Dances de John Adams, je plonge directement dans l’atmosphère des films de Greenaway (ou même précisément dans Amore, dont j’avais causé ici).

Et puis surtout, je n’arrête pas de me demander si Béla Bartók connaissait le cinéma d’Alfred Hitchcock quand il a fui le nazisme en se réfugiant aux États-Unis. Parce que quand on entame l’Élégie du Concerto pour orchestre, je visualise immédiatement des films sortis quasiment au moment de sa composition comme Rebecca ou Soupçons. Si si, ferme les yeux, tu vas voir ça marche bien. Et reprends donc un verre de lait.

A Bisounours Method

Achtung spoilung !!

J’aurais dû me douter qu’aller digérer le merveilleux pâté de boudin que j’ai dégusté avec Armalite et M. Tout-le-Monde devant un film avec Keira Knightley aurait un petit quelque chose de bizarre… Non que dans A Dangerous Method je la trouve merveilleuse, hein. La demoiselle a dans ce film axé toute son expression dans l’avancée de son menton, ce qui fait qu’au bout de cinq minutes à peine, la seule image qui m’est venue à l’esprit en la voyant pédaler dans le rösti (l’action se passe à Zürich) était celle-là :

Comme on était dans un film d’un des réalisateurs qui, au fil des années, m’a souvent remuée, choquée, effrayée ou émoustillée, j’ai longtemps attendu le coup de la mâchoire gigogne qui m’aurait un peu réveillée de la digestion de mes délices de Chez Navarre. Peine perdue. Pas un poil dressé d’émotion, pas un cheveu décoiffé par la moindre scène dérangeante ; David, qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de Monsieur Cronenberg ?

Cette bluette interdite (même pas malsaine) entre la patiente prognathe à mi-temps et Carl Jung s’emmêle complètement les pinceaux dans le combat de coqs livré entre le même Jung et son maître spirituel Sigmund Freud (“je suis ton père, kchhhh”). C’est fastidieux, le chocolat viennois colle au palais tellement il est sucré, et je cherche encore ce que cherche à démontrer ce scénario poussif. À part qu’on vendrait toutes notre âme et notre mère pour aller jouer au docteur avec Viggo Mortensen.

Rions un peu en guise de cerise sur le Schwarzwald Kuchen : la prétendue musique d’Howard Shore est (sauf pour le générique) allègrement inspirée aspirée pompée sur le Siegfried Idyll de Wagner. Et devine quoi, ça tombe rudement bien dis donc, vu qu’en discutant sur c’est quoi ton mp3 préféré en ce moment, Carl et Sabina découvrent qu’ils sont tous les deux grave fans de Wagner, et de la légende de Siegfried en particulier. C’est après qu’ils commencent à s’envoyer des SMS en gloussant avec des <3 <3 <3 partout et qu’elle finit par mettre sa langue dans sa bouche, histoire d’être sûre de se faire punir un peu.

La formule chimique de ce film est donc C6 H12 O6, j’ai même été déçue de ne pas y voir passer une licorne arc-en-ciel entre deux pâles fessées et un verbiage rasoir sur la psychanalyse. Pour moi c’est un grand non, mais je l’avais bien cherché. Fouettez-moi.

Ma bonne dame, il n’y a plus de saisons !

Novembre devrait pourtant être le paradis des mouflaines, des pullaires et des chaullants en laine. Or hier soir, dans mon canapé, crois-moi, c’était plutôt torrides tropiques, j’ai eu du mal à rester sous mon plaid : il y avait de la lumière douce, moi et Blow-Up.

(si toi aussi tu as remarqué que la dame a une main droite faite pour casser trois pattes à un homard, lève la pince) J’avais envie de le revoir pour confirmer une impression, un vague souvenir… mais donc maintenant je sais : cet incontestable chef d’œuvre est aussi le seul film qui me donne irrésistiblement envie de fréquenter un jeune crétin de photographe blondinet odieux et un brin pervers, avec une coupe de cheveu pourrie et des valoches sous des yeux bleus légèrement globuleux (toute la soirée mon corps a bouilli d’envie qu’il me prenne. En photo, je veux dire). Et pas que pour l’argent et les bagnoles.

Caramba, rien qu’à voir la main de Thomas/Michael Hemmings, la fièvre de l’été indien me reprend, je le revois dansant derrière l’objectif…quelqu’un a un seau d’eau froide ?

Mais donc, (changeons de sujet subtilement) Antonioni, qui frappe dans Blow-Up très fort à tous points de vue (narration, esthétique, mode, sexe, société, art), se régale aussi avec la musique. La BO est signée Herbie Hancock, et pour la scène du club on retrouve rien moins que Jeff Beck et Jimmy Page sur le podium (et parait-il Michael Palin dans la salle, aussi, tiens).

Ma musique du lundi pour les gens qui ont besoin d’énergie : Stroll On, par les Yardbirds.

Amalgame mineur

Je viens d’aller voir le dernier Peter Spielberg, Le crabe aux pinces de licorne contre les aventuriers pirates des Caraïbes perdues. Je ne suis pas très convaincue par ce film-conglomérat, je le trouve un peu aussi stérile que d’acheter une bonne bouteille de bon single malt écossais de 15 ou 20 ans d’âge pour la noyer dans 3 litres de cacacola. Mais c’est pas grave, j’ai un peu assouvi mon envie de salle obscure et d’images qui bougent (je crois même avoir réussi une légère échappée dans une sieste vers la fin).

Au milieu d’un paquet de sacrilèges, il y a quand même (et là c’est franchement pas possible) l’apparition de la Castafiore. Elle a été amincie, d’ailleurs, la Bianca, histoire de mieux coller aux canons de beauté du moment, sans doute. Mais qui dit Rossignol milanais dit forcément Air des bijoux de Faust, non ? Or là, accroche-toi au pinceau, là aussi on nous a fait de la volaille agglomérée. Car après l’introduction de Una voce poco fa de Rossini (c’est dans Le barbier de Séville, c’est vraiment des tintinophiles de mes deux, ils auraient pu choper un air de la Gazza ladra, au moins !), on zappe subitement sur… ah oui, du Gounod. Sauf que c’est un extrait de Roméo et Juliette (Je veux vivre dans ce rêve) et pas la Marguerite de Faust tant espérée. J’ai failli me réveiller pour crier au scandale, mais finalement j’ai préféré retourner rêvasser dans mes vieux souvenirs qui craquent (oui, alors là, attention trouvaille).

Bon sinon, faut pas être trop vache avec ce film : le générique du début est assez chouette.

In bed with Alfred

À chacun ses trucs pour gérer une crise de ronchonnage de fin de journée débouchant inévitablement sur une ours-attitude et une envie de soirée mémère.

Moi, en ces cas-là, c’est le cinéma hollywoodien en noir et blanc (le technicolor est toléré) qui me sert de doudou. Je sais que dit comme ça, ça fait vraiment nécrophile, mais j’aime les acteurs morts et la gomina.Sans doute parce que le rêve tel qu’on l’envisageait à l’époque était d’une naïveté qui me fait l’effet d’un chocolat chaud et d’un gros câlin de chat. Et puis aussi surtout parce que je dirais volontiers d’Howard Hawks, Fritz Lang, Orson Welles, ou Alfred Hitchcock (pour ne citer qu’eux) que la plus petite de leur sous-bouse en matière de réalisation vaut bien 150 daubes du moment. Et peut peser tout autant dans la balance en matière de divertissement vidangeur de tête.

Par exemple, Les 39 marches, c’est un peu L’île noire : le scénario y est assez évident, pas très fouillé. On y voyage en Écosse en s’échappant d’un train, on y est trahi par un radin, il y a des flics bêtes, une Mata Hari qui meurt de façon théâtrale, et le héros accusé à tort de son meurtre fuit en courant en accéléré dans la lande. N’oublions pas un méchant façon Rastapopoulos.

Mais déjà, dans cette période anglaise du Maître (le film est de 1935), on décèle des leitmotivs qu’on rencontrera souvent chez lui par la suite : une blonde chic et bien habillée, des scènes de concert/spectacle avec des musiciens, des espions, un poil de comédie. So british, léger et désuet malgré l’intrigue à la sauce espionnage, le film est un vrai petit Quality Street, une boîte à bonheur. Et puis je trouve que Robert Donat, avec sa mèche en bataille, ses mimiques et ses regards surjoués de film muet, est parfait dans le rôle de Jean Dujardin Tintin (je blague, je n’ai pas encore d’opinion sur ces films) du dandy traqué paranoïaque.