Péché capital

Ah, la délicieuse Paresse, celle qui t’étreint avec une force toujours proportionnelle à la quantité de tes obligations matérielles. Celle qui fait que plus tu dois, moins tu veux. Le problème, c’est que dans le club des sept, elle fait partie des vices dont je ne saurai jamais me passer. La solution ? Je n’en vois qu’une envisageable : inviter ses copines Luxure et Gourmandise pour qu’elle se sente moins seule mais bon sang faut pourtant bien que je la fasse cette valise…

La superbe gravure que j’aime d’amour est de Félix Vallotton et je l’ai trouvée .

Downs & Ups

(les illustrations du jour viennent d’iciun lien bien inspiré par)

Alors oui, c’est un peu la chienlit, là : j’ai donc été mordue par une tendinite assez haineuse et teigneuse (je suis sûre qu’elle est petite et que c’est pour ça qu’elle est si méchante). Même qu’elle met ses inflammations dans mes rouages autant que dans mes projets ; que les concerts de cette semaine se feront tous (oui, tous les quatre) sans moi ; qu’elle m’oblige à retirer, la mort dans l’âme, mes billes d’un concert de musique de chambre que je voulais et chérissais (oui, en vérité ça faisait cinq).

Partie de plaisir remise, allez… je décide de profiter du temps qui vient pour engranger quelques doses de bien-être.

Quel sont donc mes secrets pour arriver à positiver si facilement mes bobos alors que c’est pas mon fort, me diras-tu ?

Ah mais c’est simple : la drogue ! La drogue quel bonheur : depuis ce matin ma douleur se tait et se tient tranquille, et le bras a beau être mou et pendre sans énergie, je m’en fiche. Et surtout je ricane bêtement grâce aux myorelaxants (ils m’ont toujours fait un effet bœuf mais là j’atteins des sommets dans le genre enfumé néo-baba, un vrai bonheur chimique payé par la sécu, je suis au bord de me mettre à chanter du David Halliday). Donc je suis zen. Je me force à croire dur comme fer que je vais réussir pour une fois à bouffer cette boîte-là.

Et puis, oui, je souris comme une toxico. Mais ma méchantise est intacte et contribue à ma joie : depuis hier je sais comment torturer quelqu’un qui souffre violemment des bras, et je suis certaine que ça peut servir (sait-on jamais ?) : il suffit de lui servir une assiette de soupe, l’adversaire perd alors toute allure physique, toute propreté et toute dignité par la même occasion.

Je sais, j’ai essayé. Et il m’en reste…

Et maintenant on va où ?

Quand Nadine Labaki allège les poids lourds de la vie quotidienne d’un village libanais, ça donne un moment de cinéma des plus réjouissants. Et maintenant on va où ? est une histoire de femmes dans un monde d’hommes, des femmes dont la vie est calibrée "à l’ancienne" (je mets les guillemets parce qu’autour de moi, souvent parfois souvent…) avec cuisine-ménage-torchage-lessivage etc etc. Donc non, on n’est pas dans la description d’une révolution moderne au fin fond du Proche-Orient.

L’apologie (qu’on pourra trouver naïve, mais que moi je préfère trouver belle) faite dans ce film est celle de la force de la communauté. Quitte à marcher sur la tête de la religion (au passage, notons la modération et la sympathique coopération du curé et de l’imam) et celle de la sacro-sainte communication. Grosso modo : si tu aimes et connais ton voisin, pourquoi aurais-tu subitement envie de lui taper dessus parce qu’il a "un annuaire sous son oreiller" (traduction : une bible) ou un tapis de prière ? Pourquoi le zigouiller sous prétexte qu’ils font pareil dans la ville d’à côté ?

Lasses de pleurer leurs morts, lasses que leur malheur n’émeuve pas leurs gros bourrins d’hommes, les femmes du village unissent leurs forces, s’assoient sur leurs convictions et sont prêtes à tout pour maintenir la paix chez elles. Dans ce film, on chante dès la scène d’ouverture (ah, en plus, la musique est très belle !). On gueule comme des putois, on se marre comme des baleines, on a une chèvre qui s’appelle Brigitte et puis… ben c’est un peu Sexe drogue et rock’n roll, en fait. Quant à Nadine Labaki, elle crève l’écran en plus de la caméra tellement qu’elle est juste et belle.

Je suis donc ressortie de cette séance complètement euphorique. Et pas juste à cause des pâtisseries, hein. Allez, juste vas-y.

La montagne, ça vous bat à plate couture


Je me doutais bien que ça ne serait pas le moyen le plus pantouflard  de passer la frontière espagnole, c’était couru… mais pas à ce point-là. Quoi, c’était où exactement ? Au Port de Venasque, tout est expliqué plutôt bien . Figure-toi qu’aujourd’hui, les 1350 m de grimpette que représentent ce circuit se rappellent violemment à moi. Partout partout, bobo là, ouin ouin (la douleur fait régresser, c’est bien connu).

Je me demandait hier en marchant douloureusement comment il était possible de sentir à ce point des choses que l’on n’a pas, à savoir (sueur et tremblement) :

- le fennec (je n’en ai pas, non, je l’ai laissé au zoo), car être trempée de la tête au pieds pendant 8 heures ne sent vraiment pas la rose. Même quand on est magnifiquement belle et propre sur soi à la base, suer pue.

- les muscles, ceux que je néglige, ceux que j’ai si peu malmené cet été en ne faisant que deux promenades légèrement plus conséquentes au milieu d’une flopée de sorties bien tranquilles. Et bien ces petits salopiauds me font payer aujourd’hui ma flemme générale et corporelle sous chaque millimètre de peau : nuque, bras, dos, abdos, hanches, fesses, cuisses, genoux, mollets, pieds, tous et toutes sans exception se prennent d’une furieuse envie d’exister dans la souffrance, et tous se vengent des crampes que je leur ai infligées hier parce que je ne sais pas boire d’eau pendant l’effort.

Je ne me doutais pas qu’en j’en chierais baverais à ce point, certes. Mais pas non plus que les couleurs de fin d’été étaient si belles, même sans arbres pour les feuilles, même sur de l’herbe qui meurt doucement, mais ça devait être dans la dorure du soleil plus roux de l’automne… Que les mélanges entre la terre, le ciel et l’eau pourraient encore et toujours me rendre béate et souriante (aïe, encore des crampes). Comment avais-je pu oublier que quand tu touches au but, l’air d’en haut qui te saoule et te brûle les naseaux parce que tu souffles comme un phoque est la plus merveilleuse des drogues ? C’était mon tout premier coup de Pyrénées (j’avais déjà pris un certain nombre de coup d’Alpes, maison familiale oblige) et j’ai été frappée par la spécificité de cette nouvelle montagne-là.

Et tu sais quoi ? Ça sent la récidive à plein nez.

 

Mes années trente

Euh, alors non, quand même, je ne suis pas si vieille, hein. Mais c’est vrai qu’à force de venir chaque été en Savoie en famille, j’en oublie un peu le temps qui passe. Et pourtant… Ça fait trente ans que quand l’odeur de jambon fumé de l’usine Carbone Savoie de Notre Dame De Briançon me saute aux narines, je souris car je sais que je suis bientôt arrivée.

Ça fait trente ans que je regarde les fissures dans les murs de cette vieille ferme avec un genre de vénération admirative : ça tient toujours, et les trous que j’ai un jour colmatés par lassitude de voir le grenier à travers le plafond de la cuisine ne se sont pas agrandis.

Ça fait trente ans que pour la nuit j’éloigne mon lit des murs crépis version sado-maso par la mère-grand en son temps parce que je ne veux plus me réveiller avec les coudes en sang. Et puis que j’ai beau préférer les araignées aux limaces, celles d’ici sont un peu trop transgéniques et trop chez elles pour que je les laisse venir me chatouiller le museau la nuit (même si la féline chasseresse, qui s’est mise cette fois-ci à chasser le moucheron et le moustique avec ardeur, est là pour me défendre).

Ça fait trente ans que dans cette baraque on se demande qui de nous s’éclatera le crâne dans un encadrement de porte le premier. Eh oui, c’est ça aussi, les vieilles pierres : autres temps, autres tailles standards.

Ça fait trente ans qu’on se demande si, cette année le meilleur beaufort est à la coopé ou chez le fromager.

Ça fait trente ans que j’arpente les chemins du coin en ouvrant l’oeil et les naseaux. Car j’aime beaucoup voir des animaux, certes. Mais j’aime aussi énormément me régaler d’une poêlée de girolles ou de cèpes et me dire que décidément, la gelée qu’on fait avec les framboises d’altitude est d’une saveur intense quasiment inégalable.

Ça fait trente ans que j’oublie de m’étirer après ma première balade de l’année et que le lendemain je me retrouve toute moulue du mollet.

Ça fait trente ans que je viens me perdre dans mon coin paumé et que j’aime ça, et qu’en arrivant ici je me jette systématiquement sur le balcon pour savourer cette vue sur le Mont Jovet et sur les glaciers de la Vanoise, là-bas au fond.

Et de tout ça, franchement, comment veux-tu que je m’en lasse ?