Annonce ta bande

Avant, au siècle dernier quand j’étais jeune et bête, j’adorais me goinfrer de bandes-annonces dans les salles obscures. La question que je me pose maintenant quand je vais au cinéma qui vend de l’image et du pop-corn (pas l’autre, le vrai), c’est de savoir si je suis devenue publiphobe ou si c’est que vraiment, vraiment… elles sont de plus nulles à chier. Oui, j’ai dit chier, pour la peine je me ferai un gommage au savon noir ce soir (ah bon, c’est pas ça la punition, normalement ?). Car désormais, ce que l’anglo-saxon a baptisé “teaser” ne tease plus rien du tout : grosso-modo tu t’enquilles à chaque fois deux minutes de la compile du best-of du film (toutes les blagues, toute l’intrigue, tous les trucages) et comme ces choses se ressemblent comme des sœurs siamoises, ma conclusion est invariablement la même (pléonasme) : ciel que ce film a l’air con. Réalisateurs, bougez vos fesses, empêchez que les distributeurs assènent au public cette déferlante de copiés-collés, ils finissent par devenir dissuasifs !

Bref, tout ça pour introduire l’œuvre-d’art ci-dessous, le plus joli condensé de daubes risibles que j’ai eu le plaisir de voir depuis fort longtemps : ça commence comme Le ninja de la guerre des étoiles, ça finit par Da Vinci Code des Caraïbes et en cherchant bien je suis à peu près sûre qu’on devrait trouver Fort Alamo chez les nudistes au milieu.

Décidément, elle m’a l’air brillante cette nouvelle adaptation d’Alexandre Dumas.

Arrêtez, ou je fais un Sacre !

Quand j’étais très jeune (et encore plus belle), j’ai eu rêvé de tutus en tulle, de pointes roses et de passer le au ballet. J’ai donc effleuré la danse classique ; et on dira “effleuré” parce que j’ai vite choisi entre danser et chanter mes mercredis après-midi. C’est pendant cette courte période que j’ai rencontré le Sacre du Printemps de Stravinsky pour la première fois : Béjart et ses ballets passaient au Palais des Sport à Dijon (sans commentaires) pour donner leur version chorégraphique de la bête, môman, grosse fan de la grande époque des Ballets Russes à Paris (autour de 1910)  enseignait encore un peu d’histoire de la danse à des lycéens, le prétexte était tout trouvé. On m’empoigna par les tresses et ce spectacle m’apparut alors comme un viol de mes oreilles, mes yeux de toute façon n’y avaient rien compris non plus. Je ne garde de cet espèce de fiasco que le souvenir d’un vacarme affreux-affreux-vilain-moche, et de corps qui avaient l’air nus (à 9 ans, j’étais prude) et ne tendaient pas leurs pointes. Bon, il faut quand même savoir qu’à l’époque, cette chorégraphie était une référence en matière de danse contemporaine et que je venais donc sans doute de voir passer un mythe avec beaucoup moins d’intérêt qu’une vache qui joue à compter les wagons dans son champ. Pour exemple, la fin de la première partie, L’Adoration de la terre : Rondes printanières, Jeu des cités rivales, Cortège du Sage, L’Adoration de la Terre et Danse de la terre.

Le temps a passé, mes oreilles se sont éduquées et il se trouve que j’ai développé pour cette œuvre un amour sans bornes. J’aime les cris d’effroi qu’elle a provoqués à sa création, je ferai écouter sans doute le début bientôt parce que même après un nombre incalculables d’exécutions (eh oui, des études + deux tournées avec des orchestres de jeunes et des chefs mythiques + bientôt 14 ans dans mes jolis murs roses, ça représente un paquet de Sacres) plus loin, je reste complètement béate devant cette partition, mais bref…

Il aura fallu attendre 1996 environ pour que Arte diffuse une recréation de la chorégraphie originale de Nijinsky, celle par qui le scandale arriva, celle qui a été élaborée en même temps que et autour de la musique. Ce fut une claque monumentale, un coup d’amour fou, comme une explication à la musique et au choc du public en 1913. Quelle audace, quel génie dans la réinvention de l’esthétique du mouvement, quels costumes à la fois slaves et complètement exotiques, quelle merveille ! Ma mâchoire en tombe à chaque fois si bas que les mots ne se forment plus. Le même extrait que plus haut avec Valery Gergiev à la baguette, les ballets du Kirov/Théâtre Mariinsky de Saint-Petersbourg, et donc la chorégraphie originale de Nijinsky habillée par les costumes créés pour les Ballets Russes par Nicholas Roerich.

On enregistre cette musique incroyable pour Naïve dans 10 jours environ, mais surtout on la jouera en public le 17. Viendez, c’est de la bonne.

Le petit Jésus en cassoulet de velours

Toulousaines, toulousains et autres gourmets de passage, parlons un peu de choses qui font saliver, voulez-vous ?

Le Bibent est une maison située place du Capitole à Toulouse, un genre d’institution. Que j’ai connue en débarquant ici essentiellement parce cette brasserie faisait partie des endroits où boire et/ou grignoter en sortant des représentations d’opéras. Les chanteurs, musiciens et chefs d’orchestre en faisaient un lieu privilégié pour leurs troisièmes mi-temps, un peu désuet et guindé, mais tellement grandiose… et aussi plutôt vilain à mes yeux. Je n’arrêtais pas de me demander comment il avait été possible de repeindre les moulures et stucs de cette abominable couleur caca marron qui alourdissait son allure indéniable, teinte tristouille dont  on a une bonne idée pendant ce petit reportage sur le nouveau propriétaire des lieux. Car l’espace de quelques mois, Le Bibent a été mort.

Alleluia, resurrexit, fiat lux et tutti quanti : la brasserie a donc rouvert ses portes début juin, décrassée, rafraîchie, et le bain de jouvence lui a redonné son éclat Belle Époque si délicieusement pompeux.

La beauté de l’emballage est là, et l’accueil est classe mais pas empesé ni oppressant. Les réservations étant impossibles, on nous avait annoncé un temps d’attente qui s’est révélé exact, et que nous avons donc passé assis autour d’une table basse et d’un verre en salivant devant le menu et la carte des vins. La carte en question est plutôt belle et assez riche, et je ne parle pas juste sous-sous, vu que l’éventail permet des plaisirs sans ruine totale. De toute façon, en général, on est au Bibent face à des tarifs de type “grande brasserie” (je crois que la formule du midi est à 21€ pour deux plats, et le soir la carte propose des plats principaux autour de 25€ et des desserts vers 9€) (par exemple avec un plat, un dessert, un café et deux bouteilles, l’addition s’élève à 45€, mais personne n’est obligé de rentrer chez soi en marchant aussi peu droit que moi hier nuit, hein).

Et sinon, on mange comment ? Eh ben… avec le sourire et surtout avec plaisir et délice.

Christian Constant himself est là pour vérifier que les convives sont heureux avec sa cuisine traditionnelle tellement bien faite et terriblement goûteuse… Ah, les jus de cuisson des viandes !! (l’avantage d’être à plusieurs, c’est de pouvoir aller tester chez les autres histoire de voir si c’est aussi délicieux que dans son assiette à soi). Oh, les arômes riches et subtils à la fois du cassoulet !! (j’ai même eu le droit à des félicitations du Chef, vu qu’apparemment il est peu fréquent que les filles choisissent ce plat, bizarre…). Et si le salé est réussi, les desserts sont aussi bons que régressifs (je jure que la prochaine fois, je me jette sur les gaufres, ou sur la tarte au chocolat). Car il y aura des prochaines fois : je suis aussi conquise par la maîtrise de l’art culinaire que par le lieu, et c’est pas juste la faute aux petites bouteilles sympathiques !

Et comme ma vie a donc repris son cours gourmand normal, et ben je m’active : j’ai apéro foie gras, gnêk gnêk gnêk.

Nombrilisme au carré

Il y a plusieurs manières de faire des sauts périlleux. L’une d’elle consiste à remettre le nez (les yeux, en l’occurrence) dans une œuvre qui a profondément marqué ta néo-adolescence.

Flashback, donc : à cette époque, j’ai souffert d’une grave crise de greenawite suraigüe, déclenchée par la vision de A Zed And Two Noughts (Zoo en français). Peter Greenaway a nourri mes années 80 de ses films tordus et conceptuels, et parmi ceux que j’ai vus et revus sur le coup, allant jusqu’à me gaver de la BO dans mon radio-cassette (si tu as moins de 20 ans et que tu te demandes avec l’air goguenard ce qu’est une cassette et qui est donc ce dinosaure que tu es en train de lire, je te prierai quitter l’endroit et de fermer cette fenêtre. Et sans la claquer, merci, espèce de galopin) il y avait Le ventre de l’architecte. J’avoue que j’étais à la fois impatiente et un peu frileuse à l’idée de revoir la chose pour la première fois depuis quasiment vingt ans, car j’avais peur d’être déçue.

Exercice dangereux durant lequel le film en question n’a pas perdu la moindre plume. J’ai à nouveau suivi avec plaisir le réalisateur dans une Rome filmée comme une carte postale obsédante oscillant entre (néo) classicisme et néo-fascisme. Très réussie aussi, la mise en abyme du héros (l’architecte) en proie à des affres qui rongent à la fois sa fierté professionnelle (il doit rendre hommage à un autre architecte qu’il vénère dans une cité dont les bâtiments et le passé l’hypnotisent) et son ego de mâle (bah, sa femme batifole ailleurs mais étant donné son élocution insupportable, c’est pas vraiment une grande perte).

Rapidement, tout tourne autour de son ventre, et même si la profusion de symboles chère au réalisateur devient parfois un peu too-much (allusions bibliques, vie et mort, fertilité et pourriture entremêlés à gogo), le plaisir vient en grande partie des yeux : Greenaway use et abuse de ses connaissances en histoire de l’art pour filmer et créer des tableaux animés aux constructions faussement symétriques, partout et tout le temps. Avec un code couleur simple : du noir, du blanc/beige et toujours une touche de rouge plus ou moins appuyée. D’ailleurs ça commence avant le générique avec… une boîte à violon ! La musique répétitive de Wim Mertens est de plus en parfaite adéquation avec ce scénario farfelu et pas gentiment bizarre, car un poil glauque quand même.

Quelle meilleure garantie d’une soirée vraiment typée et carrément réussie, avec les apéricubes et les rochers Ferrero en moins ?

De ce saut périlleux-là, j’aurai donc atterri sur mes pieds. Encore une histoire de pomme, en somme (oui, le billet d’une livre, Isaac Newton et la gravité ont aussi le beau rôle dans le film). J’ai bien peur que dans la foulée il y ait du Cuisinier et du Jardin anglais dans l’air…

Vision cinématographique

Hier, j’annonçais un concert qui s’est avéré être un des plus surprenants qu’il m’ait été donné de voir et d’entendre.

Je filais un coup de main à l’accueil du public, et ris encore en repensant à la dame qui invariablement choisit d’arriver trop en avance : elle a débarqué au moment où les musiciens peaufinaient leurs extraits de Living Room Music de John Cage. Forcément elle a fait tout un pataquès parce que pour elle ça n’était pas de la musique, que c’était de la bouse et que ça lui arrachait les oreilles. On a eu beau lui expliquer patiemment qu’il y aurait aussi du Vivaldi au marimba, elle a continué d’exiger qu’on change le programme (superlol, madame, tu t’imagines sans doute qu’on sort de la musique de son chapeau comme un lapin de magicien ?) ou qu’on lui rembourse son billet alors qu’elle l’avait acheté à l’avance en toute connaissance du contenu du concert (“monsieur le boucher, je vous ramène votre steak parce que j’avais pas compris que c’était de la viande”), mais passons sur l’emmerdeuse…

Entendre un mélange aussi improbable que la flûte et la percussion n’est pas chose fréquente, sans compter que le répertoire composé pour ce mélange hasardeux est loin d’être vaste. Certes, il existe des transcriptions heureuses, comme celle de La Folia de Vivaldi citée ci-dessus, ou bien encore celle des trois pièces d’Astor Piazzola initialement accompagnées par une guitare (Bordel 1900, Café 1930 et Night-Club 1960).

Mais le vrai bonheur du soir a été de passer un moment avec André Jolivet. Dédé n’est certes pas un garçon facile : il est moderne, audacieux, mystique… mais quel génial coloriste, et quel talent dans l’écriture et l’orchestration ! D’abord il y a l’étonnement visuel qui t’écarquille les yeux quand tu vois les quatre gars littéralement danser autour de leur attirail de percussions. Puis le voyage se fait plus évident quand l’atmosphère t’emmène dans un film qui serait un peu un genre de Tombeau hindou réalisé par Stanley Kubrick au lieu de Fritz Lang (oui, un instant j’ai même vu la flûte dans le rôle du naja). Et là, tu réalises que tu es littéralement en train de quitter ta dimension, de vivre un vrai moment de spectacle réussi qui étonne, qui déroute et qui procure un bon gros plaisir artistique. Soupir d’aise…

Le mouvement lent de la Suite pour flûte et percussion.

Et pas tatie, et pas tata

Cette chose dont on dit qu’elle est une qualité n’est pas vraiment mon fort, mais le sort a décidé : ma nièce se trouve apparemment encore très bien là où elle est, il va donc falloir attendre encore un peu. Je ne me plaindrai en tout cas pas du soleil de Paris ces deux petits derniers jours, car même en passant trop vite  j’ai su profiter pleinement des choses, des peintures et des gens (oui, et d’elle aussi).

Sur ces vacances illuminées, joyeuses, régénérantes et printanières, que pourrais-je bien avoir à redire ? Et s’il suffisait d’un support visuel un peu farfelu, poétique et rêveur pour garder encore un peu la tête dans les nuages ?

Fantasmagorie, d’Emile Cohl.