Vision cinématographique

Hier, j’annonçais un concert qui s’est avéré être un des plus surprenants qu’il m’ait été donné de voir et d’entendre.

Je filais un coup de main à l’accueil du public, et ris encore en repensant à la dame qui invariablement choisit d’arriver trop en avance : elle a débarqué au moment où les musiciens peaufinaient leurs extraits de Living Room Music de John Cage. Forcément elle a fait tout un pataquès parce que pour elle ça n’était pas de la musique, que c’était de la bouse et que ça lui arrachait les oreilles. On a eu beau lui expliquer patiemment qu’il y aurait aussi du Vivaldi au marimba, elle a continué d’exiger qu’on change le programme (superlol, madame, tu t’imagines sans doute qu’on sort de la musique de son chapeau comme un lapin de magicien ?) ou qu’on lui rembourse son billet alors qu’elle l’avait acheté à l’avance en toute connaissance du contenu du concert (“monsieur le boucher, je vous ramène votre steak parce que j’avais pas compris que c’était de la viande”), mais passons sur l’emmerdeuse…

Entendre un mélange aussi improbable que la flûte et la percussion n’est pas chose fréquente, sans compter que le répertoire composé pour ce mélange hasardeux est loin d’être vaste. Certes, il existe des transcriptions heureuses, comme celle de La Folia de Vivaldi citée ci-dessus, ou bien encore celle des trois pièces d’Astor Piazzola initialement accompagnées par une guitare (Bordel 1900, Café 1930 et Night-Club 1960).

Mais le vrai bonheur du soir a été de passer un moment avec André Jolivet. Dédé n’est certes pas un garçon facile : il est moderne, audacieux, mystique… mais quel génial coloriste, et quel talent dans l’écriture et l’orchestration ! D’abord il y a l’étonnement visuel qui t’écarquille les yeux quand tu vois les quatre gars littéralement danser autour de leur attirail de percussions. Puis le voyage se fait plus évident quand l’atmosphère t’emmène dans un film qui serait un peu un genre de Tombeau hindou réalisé par Stanley Kubrick au lieu de Fritz Lang (oui, un instant j’ai même vu la flûte dans le rôle du naja). Et là, tu réalises que tu es littéralement en train de quitter ta dimension, de vivre un vrai moment de spectacle réussi qui étonne, qui déroute et qui procure un bon gros plaisir artistique. Soupir d’aise…

Le mouvement lent de la Suite pour flûte et percussion.

Et pas tatie, et pas tata

Cette chose dont on dit qu’elle est une qualité n’est pas vraiment mon fort, mais le sort a décidé : ma nièce se trouve apparemment encore très bien là où elle est, il va donc falloir attendre encore un peu. Je ne me plaindrai en tout cas pas du soleil de Paris ces deux petits derniers jours, car même en passant trop vite  j’ai su profiter pleinement des choses, des peintures et des gens (oui, et d’elle aussi).

Sur ces vacances illuminées, joyeuses, régénérantes et printanières, que pourrais-je bien avoir à redire ? Et s’il suffisait d’un support visuel un peu farfelu, poétique et rêveur pour garder encore un peu la tête dans les nuages ?

Fantasmagorie, d’Emile Cohl.

I’ve (seen) been Somewhere and I liked it

Un peu excédée par le “haro sur la Sofia” très en vogue depuis la sortie de son dernier film, je n’ai pas résisté à l’envie d’aller juger par moi-même de quoi il retourne. Car pour commencer, je dois déclarer que j’aime ses précédents films. Marie-Antoinette un peu moins  que les deux autres (trop en surface et  trop purement spectateur à mon goût) mais comme j’y ai découvert Phœnix et Jason Schwarzman, j’ai toujours trouvé que ça compensait.

Quoi de plus empirique et subjectif que le cinéma d’atmosphère de Sofia Coppola ? Sur moi il fonctionne et a toujours fonctionné, probablement parce que quand je m’arrête de m’agiter (ça arrive) je deviens contemplation, rêverie, spleen, flou et lenteur. Je trouve ses univers enveloppants, hypnotiques et complets et je prends un plaisir fou à m’y perdre. Je dis complets parce qu’on sait quelle  place prend la bande son des films dans mon cœur, et  qu’on ne pourra jamais reprocher à la réalisatrice de négliger les oreilles de son public. [d'ailleurs si tu as cliqué sur le player, tu te baignes dans de la guitare shoegazesque et tu as malgré toi mis un pied à l'hôtel Château Marmont]

Bref, j’ai donc sans problème retrouvé mes petits dans Somewhere. Je trouve très drôles les cris d’orfraies des gens qui ont trouvé cet opus mou, je me demande comment il était possible de penser que la réalisatrice allait nous sortir  de son chapeau Le retour de Predator vs Rambo sauvera le monde de Bruce Willis !

Bon, oui, d’accord, le rugissement de la Ferrari qui tourne en rond sur des lignes droites (si si, c’est possible, le Docteur Orloff explique très bien comment) au début semble interminable *. Le héros est sans doute le personnage le moins attachant du monde. Il a tout : du fric, une belle gueule, à boire, des filles (en double, scènes grandioses, d’ailleurs), et même  et surtout les neurones d’un mollusque bivalve. C’est une moule de canapé dont l’œil est aussi vide que ses journées de star à la con. Et puis dans tout ce néant décérébré, apparait un ange blond et diaphane  (tiens, encore… on ne se demande plus à quoi ressemble la beauté pour Sofia !). Je ne dévoile rien en disant que la bête va finir par entr’ouvrir sa coquille au contact de sa fille, qui, du haut de ses 11 ans, est bien plus adulte et capable d’affection que lui.

Je ne raconte plus l’histoire, je dis juste que la fin m’a laissée mi-amusée mi-agacée. Mais surtout que je ne me suis ni ennuyée ni endormie, comme j’ai pu le lire. Que j’ai trouvé le film beau et poétique, et qu’il m’a aussi apporté du  plaisir, du bien être et des sourires. Et pas seulement parce que Stephen Dorff y reçoit un Minou d’Or y remporte l’Award de l’endroit le plus incongru pour piquer un roupillon. Pour moi, Somewhere va quelque part, oui, et  je conseille  vraiment aux hésitants de se laisser happer.

Je me demande bien ce que Funambuline va en penser, tiens…

* Je rappelle que je suis en mesure d’apprécier le cri d’un moteur de voiture de luxe depuis le jour où on m’a emmenée au Gouffre de Padirac en Corvette. Oui, rien que ça…

Sanatorium

Étant donné qu’en ce jour je n’entends que la tête qui migrainoie, que le sinus qui couloie et que le poumon qui couinoie. Étant donné qu’autour de moi quand on m’entend tousser on s’écrie que ça sent le sapin.

Étant donné que l’Écureuil me faisait remarquer hier que la majeure partie des lectures à succès sur ce blog en 2010 concernent une année défunte, j’ai fini par noter  en plus qu’elles traitent de choses ou de gens morts (mes orteils, ma dignité, ou des personnages,  compositeurs et interprètes). “Oh ciel, mais en fait, la mort c’est un peu mon fond de commerce !“, m’écriai-je entre deux toux méga-grassouillettes façon Dame aux camélias/Traviata.

Tu veux qu’on en parle encore, de la Faucheuse ? Bon, daccord, comme disait le plus si jeune Jésus par un beau dimanche pascal des années 0030, enfonçons un peu le clou. Car de toute façon :

Sagt Ja Sagt Nein, Getanzt Muess sein !

C’est ce qui est écrit en guise d’en-tête au dessus d’une célèbre Danse Macabre bavaroise que j’ai dû aller contempler au moins 6 ou 7 fois dans le temps jadis. Grosso modo : que tu le veuilles ou pas, riche, pauvre, beau, moche, chat, ornithorynque et surtout sympatisant UMP, tu vas y passer.

C’est non seulement bien vrai, mais en plus, c’est beau à voir.

Il peut aussi arriver qu’on passe l’arme à gauche sur le mode poétique et romantique, comme l’enfant dans le Roi des aulnes, et je pense plus particulièrement à la mise en musique du texte par Schubert pour son lied épique du même nom. Cette belle œuvre est connue entre autres pour sa difficulté schizophrène, puisque le chanteur doit y interpréter pas moins de 4 personnages, à savoir le narrateur, le père, l’enfant et le fameux Erlkönig, et doit donc utiliser plusieurs registres de voix. Le compositeur a été sympa quand même : c’est le piano qui fait le cheval (vous notez que ça reste forcément inconfortable, comme monture).

Et pourquoi j’y pense, à ce brave Goethe schubertisé ? Parce que je suis retombée hier sur cette hilarante réinterprétation de Dudley Moore, qui joue et se joue en une minute de la virtuosité nécessaire pour chanter la chose. Tant qu’à mourir dans une quinte de toux, autant que ça soit aussi avec un éclat de rire, non ?


Pures âneries (sans la peau)

Grâce à Bulles d’infos, j’ai décidé hier soir de remettre le museau dans une chose à laquelle je n’avais pas goûté depuis… ouuuh, au moins avant 1981, tiens ! Une chose que j’avais d’abord connue toute pitite grâce à mon livre compilant les contes de Perrault : Peau d’âne, recolorisé par Jacques Demy. Par le très petit bout de la lorgnette, voyons donc ce que nous avons là.

Alors ça commence mal parce que j’avais oublié que Michel Legrand faisait partie de la soirée, et moi je le trouve un peu pompeux, Michel. En plus, pour la circonstance il donne dans le néo-classique, donc mon nez se tord… mais finalement, le style colle plutôt bien à l’image, je finis vite par oublier le son. Car il faut dire que du côté de la vue, on en a pour son argent ! Mais donc :

C’est l’histoire du roi des schtroumpfs qui a tout en bleu chez lui, même les gens, sauf son trône qui est un gros faux chat blanc en poil de polyester sauvage. C’est un gros pervers qui veut coucher avec sa fille parce qu’elle est belle comme sa mère. Il a des goûts très spéciaux et ne porte les bottes et les gants mappa que s’ils sont recouverts de paillettes argentées ; oui, c’est un garçon un peu baroque, mais bon, quand même, un sacré cochon. La fille ne vaut pas mieux, parce que si sa marraine La Poinçonneuse Fée des Lilas ne l’envoyait pas se faire voir ailleurs, elle se laisserait volontiers faire en chantant “My heart belongs to daddy” !

Pour calmer ses poussées d’hormones (et pour mieux se taper son père), Madame La Fée la fait s’enfuir dans un carrosse emplumé comme un oreiller allergène pour aller se planquer à la campagne sous la peau de l’âne qui crottait du fric (tu es perdu ? Je me demande comment c’est possible…). Là, la gamine décore son intérieur comme celui de Barbie Pouffeprincesse, sauf que c’est une grosse sale : elle a oublié son déodorant Narta (et ça se voit), et elle néglige son épilation. Heureusement qu’elle est blonde, et que ça ne se voit pas trop, parce que soudain, un prince coiffé comme un playmobil la remarque. Lui, dans son royaume, tout est rouge : pratique pour la demoiselle, ça lui évitera d’autres problèmes d’œdipe. Il est d’un naturel capricieux, et se met à faire tout un caprice pour une tranche de cake. Elle lui envoie un SMS codé sous forme de bague, mais sans ses coordonnées GPS, donc il rame un peu pour la retrouver, mais tout finit bien, en blanc, avec un hélicoptère et un éléphant. On constate que Gustave Doré est nul, parce qu’il a oublié l’hélicoptère.

On l’aura compris, Peau d’âne est un incroyable fatras bling-kitsch plutôt délirant. Au-delà du fait que les standards esthétiques associés au chic ne sont pas vraiment les miens (le baroque de Valérie Damidot au château, ça fait mal), une fois passée l’impression que Jacques Demy ne fumait que de la bonne, j’ai redécouvert un film pour enfants très spécial. La fée dont “les charmes s’affaiblissent” incarnée par Delphine Seyrig  est délicieusement provocatrice et sexy, l’inceste expliqué aux enfants en chanson vaut son pesant de moutarde, tout comme la scène de l’essayage de la bague à la fin.

Finalement, la grande croqueuse de conte de fées que je suis y a retrouvé tous les excès de ses lectures : du morbide au trop joli, le réalisateur ne fait finalement que mettre ces atmosphères bizarres en images . Et au lieu de s’aider de la fiction du dessin comme Walt Disney, il le fait avec des vraies gens. Le résultat tient bien la route, même s’il marche moins que droit, même s’il carbure aux champignons hallucinogènes, même si on y enterre les gens dans des bulles de savon. Et je te jure que c’est vrai : c’est une bouche cachée dans le cœur d’une rose qui me l’a dit.

Petit avertissement : non, Peau d’âne n’est pas un film avec Marilyn Deneuve et Yves Marais.

Les aventuriers de l’art perdu

Je le sais maintenant : au centre commercial E.Leclerc de Tarbes, il n’y a pas que de pauvres musiciens qui rament à essayer de faire de la musique dans une salle dont l’acoustique est probablement aussi flatteuse que celle d’un paquet de coton qui se serait accouplé avec une boîte à godasses en carton pâteux (et le pire c’est que les programmations du Parvis sont plutôt ambitieuses et intéressantes, quel gâchis…).

Il n’y a pas qu’une pizzeria dans laquelle, au point où tu en es, tu  finis toujours par choisir le truc au poulet et à l’ananas.

Non, pour te sauver de cette médiocrité ambiante, heureusement, il est là, surprenant, saisissant : l’art. Non pas celui-là, l’autre, celui dont tu préfères (pour ne pas être méchante de peur que l’auteur se trouve à côté) dire que tu ne le comprends pas. Bon, personnellement, j’ai une théorie selon laquelle le responsable de cette installation a eu un mauvais vécu, à la fois avec le cheval de Barbie et avec un coffret Mako “Je fabrique mes perles”. Eh oui, madame, monsieur, à l’avenir, évitez de fumer de la tisane et de lire “Martine fait du poney” en regardant un bon Cronenberg premier cru, je sens que bien que ça vous fait du mal.


Bon, sinon, j’ai testé pour la première fois aujourd’hui un Toulouse-Dijon en bi-moteur vrombissant. C’était un peu Vol au-dessus d’un nid en coucou, mais au moins, vol il y eut. Certes, je me sens un peu comme un genre d’Indiana Jones sourde car j’ai vibrationné du tympan même à travers les boules Quiès, mais maintenant je suis arrivée à destination provisoire. Et j’attends l’attaque de la goinfrerie de pied ferme.

From Burgundy with love…