Que ce soit S ou C…

Quand je suis arrivée en répétition avant 14h00, j’avoue que j’avais un peu peur de piquer du nez sur mon biniou (trois concerts d’affilée, c’est beaucoup pour un seul orchestre qui doit, sans avoir le temps de se retourner, émerger dès le lendemain pour passer à un autre programme).

Et puis, tel Zorro, Chostakovitch, ou Shostakovich, c’est selon (n’est ce pas, La Voyelle) est arrivé. Béni soit le stalinisme qui a inspiré à cet homme tant de merveilles de cynisme et de souffrance. Enfin je me comprends.

In bed with Alfred

À chacun ses trucs pour gérer une crise de ronchonnage de fin de journée débouchant inévitablement sur une ours-attitude et une envie de soirée mémère.

Moi, en ces cas-là, c’est le cinéma hollywoodien en noir et blanc (le technicolor est toléré) qui me sert de doudou. Je sais que dit comme ça, ça fait vraiment nécrophile, mais j’aime les acteurs morts et la gomina.Sans doute parce que le rêve tel qu’on l’envisageait à l’époque était d’une naïveté qui me fait l’effet d’un chocolat chaud et d’un gros câlin de chat. Et puis aussi surtout parce que je dirais volontiers d’Howard Hawks, Fritz Lang, Orson Welles, ou Alfred Hitchcock (pour ne citer qu’eux) que la plus petite de leur sous-bouse en matière de réalisation vaut bien 150 daubes du moment. Et peut peser tout autant dans la balance en matière de divertissement vidangeur de tête.

Par exemple, Les 39 marches, c’est un peu L’île noire : le scénario y est assez évident, pas très fouillé. On y voyage en Écosse en s’échappant d’un train, on y est trahi par un radin, il y a des flics bêtes, une Mata Hari qui meurt de façon théâtrale, et le héros accusé à tort de son meurtre fuit en courant en accéléré dans la lande. N’oublions pas un méchant façon Rastapopoulos.

Mais déjà, dans cette période anglaise du Maître (le film est de 1935), on décèle des leitmotivs qu’on rencontrera souvent chez lui par la suite : une blonde chic et bien habillée, des scènes de concert/spectacle avec des musiciens, des espions, un poil de comédie. So british, léger et désuet malgré l’intrigue à la sauce espionnage, le film est un vrai petit Quality Street, une boîte à bonheur. Et puis je trouve que Robert Donat, avec sa mèche en bataille, ses mimiques et ses regards surjoués de film muet, est parfait dans le rôle de Jean Dujardin Tintin (je blague, je n’ai pas encore d’opinion sur ces films) du dandy traqué paranoïaque.

Comment zigouiller un tortionnaire

Tu t’appelles Floria Tosca. Tu trouves que Scarpia c’est pas un nom pour un méchant (mais plutôt pour une grande enseigne qui vendrait des chaussures italiennes fabriquées en Chine à pas cher), tu aimerais surtout que dans les geôles romaines du XIXème siècle on respecte la convention de Genève et qu’on ne torture pas les prisonniers ? Tu penses que le vilain, il ne devrait pas toucher à ton amant et le faire hurler pour te faire parler ? Tu n’es pas prête à passer à la casserole pour sauver sa peau parce que bon, tu as beau ne pas être une jeune dinde blanche, quand même, faut pas pousser ?

Ben… tu négocies un peu, tu mens, et tu embroches, c’est simple.

Voilà. Ce soir c’est la première. Je pense qu’avec la distribution qu’on a sur le plateau, on va faire un malheur (et le vilain est fort bien chanté par Franck Ferrari, qui est bien plus crédible que quand il prépare des nouilles). Je pense aussi que, étant donné la puissance et l’efficacité de la musique, je risque de pleurer comme un veau un certain nombre de fois. Bon sang, j’ai bien fait d’acheter du waterproof !

Shiseido : mascara parfait cils intenses

Arrêtez, ou je fais un Sacre !

Quand j’étais très jeune (et encore plus belle), j’ai eu rêvé de tutus en tulle, de pointes roses et de passer le au ballet. J’ai donc effleuré la danse classique ; et on dira "effleuré" parce que j’ai vite choisi entre danser et chanter mes mercredis après-midi. C’est pendant cette courte période que j’ai rencontré le Sacre du Printemps de Stravinsky pour la première fois : Béjart et ses ballets passaient au Palais des Sport à Dijon (sans commentaires) pour donner leur version chorégraphique de la bête, môman, grosse fan de la grande époque des Ballets Russes à Paris (autour de 1910)  enseignait encore un peu d’histoire de la danse à des lycéens, le prétexte était tout trouvé. On m’empoigna par les tresses et ce spectacle m’apparut alors comme un viol de mes oreilles, mes yeux de toute façon n’y avaient rien compris non plus. Je ne garde de cet espèce de fiasco que le souvenir d’un vacarme affreux-affreux-vilain-moche, et de corps qui avaient l’air nus (à 9 ans, j’étais prude) et ne tendaient pas leurs pointes. Bon, il faut quand même savoir qu’à l’époque, cette chorégraphie était une référence en matière de danse contemporaine et que je venais donc sans doute de voir passer un mythe avec beaucoup moins d’intérêt qu’une vache qui joue à compter les wagons dans son champ. Pour exemple, la fin de la première partie, L’Adoration de la terre : Rondes printanières, Jeu des cités rivales, Cortège du Sage, L’Adoration de la Terre et Danse de la terre.

Le temps a passé, mes oreilles se sont éduquées et il se trouve que j’ai développé pour cette œuvre un amour sans bornes. J’aime les cris d’effroi qu’elle a provoqués à sa création, je ferai écouter sans doute le début bientôt parce que même après un nombre incalculables d’exécutions (eh oui, des études + deux tournées avec des orchestres de jeunes et des chefs mythiques + bientôt 14 ans dans mes jolis murs roses, ça représente un paquet de Sacres) plus loin, je reste complètement béate devant cette partition, mais bref…

Il aura fallu attendre 1996 environ pour que Arte diffuse une recréation de la chorégraphie originale de Nijinsky, celle par qui le scandale arriva, celle qui a été élaborée en même temps que et autour de la musique. Ce fut une claque monumentale, un coup d’amour fou, comme une explication à la musique et au choc du public en 1913. Quelle audace, quel génie dans la réinvention de l’esthétique du mouvement, quels costumes à la fois slaves et complètement exotiques, quelle merveille ! Ma mâchoire en tombe à chaque fois si bas que les mots ne se forment plus. Le même extrait que plus haut avec Valery Gergiev à la baguette, les ballets du Kirov/Théâtre Mariinsky de Saint-Petersbourg, et donc la chorégraphie originale de Nijinsky habillée par les costumes créés pour les Ballets Russes par Nicholas Roerich.

On enregistre cette musique incroyable pour Naïve dans 10 jours environ, mais surtout on la jouera en public le 17. Viendez, c’est de la bonne.