L’ombre d’un doute

Depuis mardi, le côté cinématographique du programme du concert de ce soir m’apparait de plus en plus évident. Bon, pour l’instant, le Concerto pour clarinette de Copland ne m’évoque que “Tom Sawyer, c’est l’Amérique, le symbole de la liberté” et des heures de boulot tellement c’est imbitable, chut c’est un secret. Mais avec les Chairman Dances de John Adams, je plonge directement dans l’atmosphère des films de Greenaway (ou même précisément dans Amore, dont j’avais causé ici).

Et puis surtout, je n’arrête pas de me demander si Béla Bartók connaissait le cinéma d’Alfred Hitchcock quand il a fui le nazisme en se réfugiant aux États-Unis. Parce que quand on entame l’Élégie du Concerto pour orchestre, je visualise immédiatement des films sortis quasiment au moment de sa composition comme Rebecca ou Soupçons. Si si, ferme les yeux, tu vas voir ça marche bien. Et reprends donc un verre de lait.

Vous marchiez ? J’en suis fort aise. Eh bien ! Courez maintenant.

Voilà, c’est une certitude : en ce début de semaine, les roues ont des chapeaux et je démarre dessus. Mais on ne me fera pas râler même si je vais souffrir pour cause de rien foutage mais là c’est ma faute, parce que le plat principal des concerts à venir c’est le Concerto pour orchestre de Bartòk, et que je l’aime d’amour depuis fort longtemps. En plus, ça fait des années qu’on s’est pas croisés tous les deux, donc je suis vraiment ravie. Hop, j’y cours !

Oh, j’allais oublier : avant de prendre un peu de temps pour raconter un peu mes sensations capverdiennes, j’ai quand même pris le temps de faire une vraie photo de blogueuse, avec mes pieds devant la mer au soleil descendant. Elle a été prise dans notre aluguer (pick-up servant de taxi collectif) cahotant sur la route pavée…  donc elle est floue et oui, je dois l’avouer, on voit assez mal mes orteils en éventail.

Rhume Express

Il ne faut jamais vendre la peau de l’œuf avant de l’avoir roulé dans la mousse.

Il y a quelques jours, je me vantais stupidement d’avoir réussi à assassiner mon rhume dans sa coquille. C’était sans compter sans la loi quasi universelle qui veut que des bonnes vacances sont des vacances malades. Mais fichtre bougre, on m’expliquera comment cette saloperie de phoque de microbe a réussi a me (re)contaminer alors que je n’ai pas mis le museau dehors hier ! (ben oui, forcément, vu que j’avais un violent besoin de jouer les femmes des cavernes dolentes et lascives pour fêter mes vacances).

Alors malade pas beaucoup beaucoup, hein, j’ai juste le mal de gorge qui fait déglutir intensément toute la nuit (du coup, j’ai eu la sensation de produire autant de salive qu’une limace, j’ai failli en faire un malaise). Suis surtout assez incontinente du nez pour le voir rougir de minute en bidute. En bref, me voilà assez perturbée vocalement et mouchoirement pour en arriver à m’identifier à un barrissement d’éléphant permanent ce magnifique solo de trombone trouvé dans la bande-son de Maudite Aphrodite de Woody Allen, quoi… Allez, cette belle version de I Found A New Baby par Wilbur De Paris est mon cadeau énergétique aux travailleurs du jour.

Happy lundi ! Moi, je retourne me moucher…

Françaises, Français, Belges, Belges, et surtout public chéri, mon amour…

Où trouver encore aujourd’hui de l’énergie pour redonner le concert d’hier* (partiellement, certes, mais un jour on m’expliquera comment ne jouer qu’à moitié, moi je n’ai jamais su), et demain encore à Pleyel ? Comment rebondir aussi rapidement sur un accueil si chaleureux et triomphal qui a tant coûté en stress, don de soi, plaisir et émotion ? Il fait un temps à se prendre pour une marmotte, mon corps crie fatigue musculaire, et quant à mon neurone survivant, il dort toujours… Bon, on va tenter le truc binaire bruyant que j’ai entendu l’autre matin dans le poste. Curry & Coco, Who’s next ?

*Pour ceux qui avaient poney, tricot ou piscine, c’est pour quelques temps encore.

Smells Like Grimm Spirit

Hier soir, lors de notre première lecture avec l’orchestre des Chants et danses de la mort de Moussorgsky, ma première réaction a été de me demander d’où donc sortait cette bizarrerie aussi rêche que folklorique aux mélodies magnifiques. Bon, quand j’ai vu que l’orchestration avait été commise par Chostakovitch, j’ai mieux compris le côté acide et grinçant de la chose : quand les grands désabusés se rencontrent, ils sont malheureux et ont beaucoup de petites glauqueries.

Et puis le patron nous a expliqué ce que chanterait la chanteuse par dessus l’orchestre (on bossait sans elle) et là, j’ai eu des visions de ces gravures en noir et blanc qui illustraient les plus fantastiques et macabres des contes de Grimm dans mes bouquins de quand j’étais petite. J’ai eu du mal à trouver les textes de Arseny Arkadyevich Golenishchev-Kutuzov (ici), mais à leur lecture, mon impression s’est confirmée : miam miam, c’est délicieux, c’est gai, ça saigne et ça croque sous la dent. Idéal pour une fin de dimanche de presque hiver, je trouve.

Pour exemple, et ici chanté par une basse, celui qui sur notre partition s’appelle Ah que j’aime les militaires Crevez charognes Commandant en chef.

La bataille vrombit, l’armure étincelle,
les canons de bronze mugissent,
les régiments chargent, les chevaux se ruent,
Et des flots rouges de sang se déversent.
Midi brûle violemment, tous continuent de lutter;
quand le soleil décroît, la batille s’intensifie encore,
le couchant pâlit, mais les ennemis toujours s’affrontent
plus farouchement et plus sauvagement.
Or la nuit est tombée sur le champ de bataille.
Dans l’obscurité les légions se dispersent…
Tout est tranquille et dans l’opacité de la nuit
des gémissements montent vers le ciel.
Alors illuminée par la clarté de la lune,
chevauchant son destrier de combat,
ses os blancs luisant dans la pâle lumière,
surgit la figure de la Mort; et dans le calme,
écoutant les rôles et les prières,
emplie d’orgueil et de satisfaction,
tel un chef guerrier, elle fait le tour
du champ de bataille.
Elle monte jusqu’au sommet des collines, observe,
s’arrête, puis lâche un sourire…
Alors sur la plaine du combat
la voix du trépas retentit :
“La bataille est finie! Je vous ai tous vaincus !
Devant moi vous avez capitulé, soldats, tous !
La vie vous avait opposés, moi je vous réunis dans la paix !
Tous ensemble levez-vous à l’appel de la mort!
Défilez en un cortège solennel,
je veux rassembler mes troupes;
ensuite dans la terre vos os pourront être couchés,
et doucement dans la terre des maux de la vie se reposer !
Les années succèderont aux années, indifférentes,
et parmi les hommes tout souvenir de vous disparaîtra.
Mais moi je n’oublierai pas, et par-dessus vos os
je donnerai une fête bruyante à minuit sonné!
En de lourds pas de danse la terre humide
je piétinerai, afin que jamais vos os ne s’échappent
de l’antre du tombeau,
et que jamais vous ne puissiez de la terre vous relever !

Sous les pavés, la bulle

Le pavé du jour c’est le programme du concert de ce soir. Rien que du Mahler, et pas du Mahler facile à entendre, non non, du lourd, du long et du lent un brin obtus en plus. Épingler à ce papier un extrait représentatif de moins de 25 minutes est même compliqué (en revanche si les bouffées de tristesse ne te font pas peur, tu peux cliquer ).

Et puis magie, surprise du chef invité de la semaine : des gestes évidents, délicats et précis à la fois, et un discours… bon, faut décrypter les fautes de français et l’accent basque (même que des fois c’est hilarant) mais quel plaisir !

Quel plaisir d’être face à un homme dont le principal (unique ?) argument est la musique et son expression ; qui n’utilise la technique et la mise en place que pour se mettre au service de l’œuvre, qui est confiant, généreux, fin et drôle. Et puis un peu fou aussi, chantant ses exemples de manière complètement exaltée, partant dans des métaphores totalement absurdes (mais justes). Honnêtement, l’attachement que j’ai développé pour cet homme et la musique qu’il nous a fait bûcher me rappelle vraiment le syndrome de la fatale attraction du prof de philo (oui, moi j’étais raide dingue du mien, pas toi ?). Grâce à lui, ce qui s’annonçait potentiellement indigeste est devenu passionnant, à la fois émouvant aux larmes et très léger à vivre. Je commence à attendre beaucoup du concert de ce soir, parce qu’en plus les chanteurs sont incroyables. Ça sent le poil dressé sur l’échine et la prise totale de pied à plein nez, cette histoire…

Et, hasard amusant, depuis deux jours je marche sur ce pochoir peint sur un de mes trottoirs habituels, un pochoir plutôt réussi qui met de l’air dans le bitume.

Sur le pavé, les bulles.