Le saucisson contre-attaque

On a souvent causé de cochonnerie par ici, je sais, mais j’aimerais qu’on revienne un peu sur le saucisson (ça me rappelle que j’ai des rillettes qui traînent au frigo, tiens).

Souviens-toi, je t’ai déjà expliqué quoi t’est-ce qu’un saucisson dans mon jargon professionnel. Il se trouve que demain aura lieu à la Halle aux Grains de Toulouse la finale du Concours International de Violoncelle André Navarra. Bien qu’il ne s’agisse donc pas d’un concours agricole, nous allons assister selon mon goût (qui n’est donc que le mien, soyons clairs) pour l’occasion à une déferlante saucissonnesque, car la pièce imposée aux finalistes n’est autre que le Concerto en ré mineur d’Édouard Lalo.

Le concerto pour violoncelle de Lalo, c’est une alternance pas très légère de sucrerie dégoulinante et de virtuosité atteignant régulièrement les colophanes éternelles. Le tout dans un style façon western-paella-romantique, tout ce que j’aime, quoi (oui, j’ai bien conscience que ma vilaine méchantise noircit vraiment le tableau mais que voulez-vous, on ne se refait pas : je n’ai jamais accroché à la musique de Lalo).

Là où ça se corse (j’aurais tant préféré accompagner un saucisson corse, tiens…) c’est qu’entre les deux répétitions et la finale, nous aurons donc joué cette chose dix fois (une fois pour voir comment c’est vilain tous seuls, puis deux fois avec chaque candidat etc). Et que les petits gars, ils ont beau jouer merveilleusement bien, moi, quand je m’ennuie de la musique, j’ai du mal à ne pas m’évader un peu.

Et qu’en répétition, dès la première éxécution, quand j’ai entendu ça

(j’ai volé l’extrait au très sympathique et charmant Xavier, je pense qu’il ne m’en voudra pas), j’ai immédiatement trouvé que ça ressemblait furieusement à ça :

Leia, on t’a déjà dit de ne pas laisser traîner tes macarons dans la charcuterie, ça fait désordre !

Dessine-moi un mouton noir

Dans un orchestre, il y a des gens devant lesquels personne n’a spécialement envie d’être assis. Non qu’ils négligent leur hygiène corporelle, ou qu’ils soient spécialement antipathiques, au contraire. Ce n’est pas non plus parce que comme ils sont habitués au fond de la classe, ils ont l’habitude de chuchoter à haute voix et que parfois, comme ils sont bavards, ça brouille carrément l’écoute, enfin quoique mais non. Le problème c’est l’avalanche de décibels douloureux qui s’échappe de leur instrument de (heavy) métal.

Tu veux un indice ? C’est aigu, ça a une embouchure, des pistons, ça commence par trom et ça finit par pouêt. Autant mon oreille de violoneuse s’est habituée à être parfois un peu vrillée par la densité du son du hautbois ou par les octaves ultrasonnesques du piccolo, autant je pense que personne ne peut supporter les attaques d’une trompette à moins de trois mètres sans grimacer de douleur. Ceci n’est pas une réflexion méchante ou méprisante : c’est un constat matériel, un simple problème de volume et de fréquence intolérable.

Et devine qui cette fois-ci a perdu à la grande loterie du Kissékissicolle ? Bon, j’en prends mon parti, il faut bien les caser quelque part, nos gars, et ils ne sont pas responsables du fait que nos bouchons soit-disant adaptés sont nuls : j’ai beau tenter, je n’arrive pas à jouer sans entendre correctement ni les sons que je produis ni l’orchestre, donc fatalement, je grogne un peu dans mon absence de barbe.

Non, ce qui m’embête le plus (à part que je sens venir une facture de Doliprane énorme, à part la crispation que je ressens dans ma nuque et mes épaules à force de vouloir malgré moi planquer mes oreilles sous mes seins) c’est que dès que les quatre Jéricho qui sont derrière ma voisine d’infortune et moi-même se mettent à jouer, la Tosca de Puccini disparait sous eux.

MA Tosca d’amour à moi que je rêve de rejouer depuis plus de dix ans devient donc un moment qu’il va falloir rendre privilégié à tout prix en faisant du tri sélectif auditif, mais j’y arriverai, je te le jure, au nom du sacro-sain(t) plaisir de faire de la musique. Surtout qu’avec des chanteurs pareils ça promet d’être une sacrée cuvée…

Et puis… il y a les moments où peu de gens jouent, des moments magiques comme ce début du troisième acte avec ce somptueux solo de quatre violoncelles qui s’élève derrière un récitatif. Des instants suspendus au jeu d’une musicienne dont tu es tellement fière d’être l’amie quand au bout de trois de ses notes tu sens ton nez rougir et tes yeux s’illuminer d’émotion incontrôlable. Quelques minutes de grâce infinie pendant lesquelles tu te dis que tu as peut-être perdu au loto, mais gagné le gros lot au quarté.

Du baroque aux “Rococo”


(si possible, zapper pour tenter de commencer la lecture par l’Andante de la variation VI)

Je laisse Starwars et les acouphènes de Led Zeppelin d’hier pour évoquer les deux concerts qui finiront ma semaine (ce soir à Blagnac, mais le site d’Odyssud a déjà jeté la saison en cours, tiens… et demain à Toulouse). Et plus spécialement les Variations Rococo de Tchaikovsky, car je suis en amour avec le violoncelle, c’est comme ça. Et puis j’aime me rappeler le tout récent passage parmi nous de l’ange blond venu du nord, Truls Mørk (à vrai dire, je me roule dans ce souvenir comme on s’enveloppe dans sa couette un matin de grand froid, tu vois ?). Sur ce, je file réviser Haydn parce que c’est bien gentil de jouer avec Darth Vador, mais ça fait des dégâts sur le côté subtil de la force de l’archet laser…

L’oeil Kubrick #2

(#jeudiconfession) C’était assez impardonnable et très con, comme lacune, mais le mal est réparé : j’ai enfin vu Barry Lyndon de Kubrick. Et crie pas si fort que “QUOI !!?” : mieux vaut trop tard que n’amasse pas mousse, non ? Bref, oui, hier était une soirée d’automne idéale pour une plongée dans le 18ème siècle, avec plaid, polaire, soupe et Franz Schubert (Franzie chéri, ne me tient pas rigueur de cet enchaînement, merci, bisou). Je sais, ce mouvement dure dix petites minutes, mais on perd beaucoup (vraiment beaucoup) à se contenter du thème énoncé par le violoncelle au début.

Barry Lyndon, c’est donc encore une bande originale bien tricotée, mais c’est surtout trois magnifiques heures de grandeurs et autres et déchéances. Et pas une minute d’ennui ou de décrochage régional (j’avoue que depuis Mort à Venise, je me méfie de moi). Je ne me lance pas ce matin dans une analyse détaillée de mon plaisir. Non, je voulais juste dire que je l’ai revu passer, l’Œil Kubrick.

Certes, il était poudré et perruqué, il avait la bienséance et la retenue d’un garçon de bonne famille. Il était donc moins caricatural et évident (même s’ils sont terriblement marquants) que ses copains. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de le sentir venir, de le reconnaître et de l’attraper au vol, quand sa colère et sa brutalité montent, pendant cette scène-là (personnellement, j’ai crié sous le choc de la violence du premier coup).

Et je me demande encore quel regard est le plus effrayant : celui d’Edmond Barry/Barry Lyndon qui va péter un plomb ? Ou celui de son fils qui de toute évidence se régalerait bien un peu plus longtemps de voir son demi-frère se faire tabasser ?

Un ange est passé

J’ai cherché son auréole, mais elle était invisible. J’ai voulu voir ses ailes, mais elles étaient bien trop petites dans son dos immense. Mais pas une seconde je n’ai douté que cet être auréolé de musique, de sourire, et de sensibilité était tout droit venu d’en haut. Être à ce point capable de pureté, de perfection… et surtout savoir provoquer dans le public du dressage de poils sur l’échine et de la bouche béate… Et si cet ange blond là était en vérité plus proche du divin ? Si c’est le cas, je suis encore plus fière (et encore toute émue) d’avoir pu côtoyer et capturer un peu de sa lumière.

Le plus qu’immense Truls Mørk et le Norwegian Chamber Orchestra dans l’Adagio du Concerto en Do de Haydn que nous avons joué hier soir.

Equation fatale

Prenez un moment d’égarement émotionnel …

Ajoutez un vénérable barbu, un solo de violoncelle d’une inexorable beauté, un piano à l’hésitation et à la puissance sensuelle, une boîte de manches de pulls à usage unique, serrez une chose réconfortante dans vos bras (un carré de chocolat, par exemple), cliquez en dessous et laissez pleurer.


Vous êtes cuits.