Titli : papillon noir

Pendant plusieurs années j’ai été adepte d’un club un peu honteux particulier : j’ai été bollywoodomane. Je consommais des films indiens kitschs plus ou moins en cachette parce que leur sotte désuétude qui chante et qui danse me mettait en joie. Je le confesse, j’ai aimé me vautrer dans les clichés de « l’Inde aux mille couleurs » (poke Chouyo), et même si elle ne m’offrait qu’une vision complètement carton-pâte de ce pays qui m’est inconnu, je ne renierai pas cette petite addiction qui m’a valu un bon paquet de fous rires.

Heureusement pour le vrai cinéma, on croise tout de même depuis quelques temps sur nos écrans des réalisations made in India qui cherchent – avec plus ou moins de succès – à s’affranchir du genre. J’avoue que j’avais été assez peu convaincue par Gangs of Wasseypur qu’on nous avait présenté comme une variante du Parrain et qui m’avait parue, malgré une trame de polar, encore toute empêtrée dans les poncifs stylistiques hérités de papa Bollywood. Je lui avais de bien loin préféré la chronique sentimentalo-cullinaire qu’était The Lunchbox.

TITLI_une_chronique_indienne

Et cette semaine est sorti sur les écrans Titli, une chronique indienne de Kanu Behl.

C’est l’histoire d’une famille où il ne fait pas bon grandir parce que le père est un affreux et que les trois fils sont des sales types mal élevés qui cognent facilement sur tout ce qui bouge, y compris les femmes. Il faut dire que tabasser c’est aussi leur gagne-pain, ça leur sert à racketter les automobilistes. Et au milieu de cette bande de truands minables se débat Titli (qui signifie Papillon), le petit frère chétif qui subit pas très courageusement le poids de sa famille et qui rêve de s’en échapper. Quand il s’en donne les moyens, la malchance et la corruption de l’administration lui mettent des bâtons dans les roues. Bref, c’est gris, vilain, et quand en plus on rajoute un mariage arrangé et vraiment pas heureux dans la marmite, on se demande si on va pas tomber dans le mélo misérabiliste sans autre issue que la boîte de Kleenex.

Eh bien que nenni : voilà un film rempli de personnages pas manichéens pour deux sous, dont le scénario vous laisse peu de répit et dont l’issue n’est pas grosse comme une maison. Bon, on n’échappe pas à un ou deux yeux humides et sentimentaux. Mais voilà bien longtemps que je n’avais pas été aussi heureusement surprise et emballée par un film « lourd » (ben oui, avec le peu d’intrigue que je t’ai dévoilé, tu ne t’imagines quand même pas que tu vas rigoler, hein) ! D’autant plus pesant qu’une fois de plus la place de la femme dans la société indienne ne fait pas frétiller d’envie. C’est pas demain la veille que je déménage dans la banlieue pas chic de Delhi…

Donc je sais bien qu’il fait beau, que les oiseaux piou-pioutent, que les papillons volent et que ça sent le printemps, mais en vérité je te le dis : cette semaine, le bonheur est dans le (film) noir. Bravo donc au réalisateur dont c’est le premier film, et bon vent pour la suite !

PS : je déconseille carrément de voir la bande-annonce, elle en dit trop et son montage ne rend pas proprement justice à la belle glauquitude de l’amosphère.

Les liaisons dangereuses du dimanche

LA SAPIENZA

Oui, ça m’apprendra à être inculte et à ne pas savoir qui est Eugène Green, artiste connu pour ses choix esthétiques sans concessions et son langage particulièrement littéraire. Du coup, crois-moi, être kidnappée par surprise par un grand écran sur lequel les acteurs se donnent la réplique – en gros plan bien centré – avec une extrême lenteur, sans la moindre once de naturel (même que du mauvais théâtre contemporain, à côté, c’est rafraîchissant) peut provoquer des éclats de rire totalement incongrus.

Oui, parce qu’après avoir très sérieusement songé à fuir après 5 minutes de La sapienza tellement cette caricature de sketch des Inconnus était énorme, j’ai finalement décidé de rester. Pour les images de Stresa, Turin et Rome, et malgré le côté documentaire parfois chiant du récit de la vie de l’architecte Borromini (tout ça pour parler de baroque, en plus, tss…). Et parce que normalement je ne crache pas sur le cinéma qu’on qualifie d’intellectuel avec un poil de mépris dans la bouche.

Mais voilà, dès le premier dialogue j’ai été saisie par une petite musique inattendue et inhabituelle, des consonnes oubliées qui soudain faisaient leur réapparition (mais au moins, sans fautes d’orthographe). Des liaisons partout, de « ton discours z-était très bien » à « il est mort t-en la jouant ». J’ai cherché une raison, j’ai même essayé de m’en faire une, me trouvant trop sotte pour saisir cette subtilité cosmétique du langage, mais rien n’y a fait : j’ai gloussé, parfois très fort, pendant tout le film. Heureusement, car le rire m’a sauvée de l’ennui mortel.

Tu ne me crois pas, tu penses que j’exagère de partout et tu veux un exemple pour juger par toi-même ? Tu l’auras voulu.

Depuis, j’ai jeté un oeil – fais-le aussi, tu ne seras pas déçu(e) – sur un autre bout de pellicule du même auteur. J’ai beau savoir que c’est un tic choix, j’ai quand même vraiment du mal à garder mon sérieux. Je crois même que c’était moins difficile de le faire pendant la scène de « masturbation aux phoques » au début de Jauja, c’est dire.

Rendez-moi Le ventre de l’architecte

It Follows : Fuis-le, il te suit

Comme It Follows, de David Robert Mitchell, c’est avant tout le plaisir et l’angoisse de l’incertitude pendant un bon tiers de l’histoire, ne compte pas sur moi pour t’en balancer le moindre résumé. J’en profite d’ailleurs pour crier haut et fort aux designers d’affiches de film qu’ils doivent arrêter avec cette manie de citer les critiques et d’encenser en gras et gros directement sur le poster. Si il est bien fichu, il donne envie sans qu’on éprouve le besoin de crier FANTASTIQUE, ÉBOURIFFANT ou MERVEILLIFIEUX dessus. En plus, moi qui suis plutôt contrariante, il me suffit de voir INCONTOURNABLE ou À VOIR ABSOLUMENT pour partir en courant. Dans le cas de It Follows, comme le cinéma dit d’horreur ne m’attire pas spécialement, il a vraiment fallu que je prenne sur moi. Mais il faut dire que la bande-annonce m’avait intriguée malgré ses gros titres à la c… noix.

Et donc, quoi qu’on trouve dans ces 100 minutes d’angoisse plus que d’horreur ?

Scooby-doo

Pour commencer, une once de Scoubidou : le film est tourné dans cette ville pleine de fantômes qu’est Detroit, le décor est souvent en ruine, abandonné, la banlieue n’y est pas rose et plutôt morose. Nos petits copains sont bien branchés « vintage », c’est plein de napperons, de moquettes moches et de tubes cathodiques, et ils sont toujours en bagnole. Ils sont jeunes et bêtes naïfs (heureusement, ils n’ont pas de grand chien couillon), on a souvent envie de leur crier que non, tu ne pars pas tout(e) seul(e), tu n’entends pas la musique, bon sang ?? Bref, un petit côté classique cliché désuet, pas déplaisant.

planete-interdite-a05

Ensuite quelques grammes de Planète interdite : on comprend assez mal la nature de ce « It » qui représente le danger, entre autres parce que tout le monde ne peut pas le voir, et de toute façon il prend plusieurs visages (de zombie)(branchouille, je vous dis). C’est son côté implacable, inexorable qui rend l’atmosphère très très oppressante. Et la musique aussi : obsessive, électronique (mais moins chiante expérimentale que dans le film avec Robbie le robot).

UnderTheSkin Et last but not least, une bonne rasade de Under The Skin parce que comme dans cet autre genre de film de vampire, c’est par le rapport charnel que le mal arrive, sauf que cette fois les héros ne sont pas des prédateurs. Ils tentent juste d’échapper tant bien que mal à une chose terrifiante qu’on se refile comme une vilaine MST. Dans cette histoire, le sexe, c’est pas un cadeau (déjà que l’ambiance était glauque !). Bon sang, mais que va t-on devenir si même au cinéma on ne peut plus faire des galipettes de manière insouciante, ma bonne dame ?

En bref, j’espère que tu n’as absolument rien compris, mais que tu es intrigué et que tu n’y tiens plus. Sur l’échelle du bouh-fais-moi-peur, on est à un niveau « Shining – 1,5 », donc c’est visuellement très supportable. En revanche, si comme moi tu es du genre paranoïaque et facilement plombable, je recommande plutôt ce film de zompires pour une séance en journée.

Silver Cubes Awards 2014

Il est tard et j’avais vraiment la flemme de me coller à un petit résumé écrit de mon année de cinéma 2014, mais le Dr Orlof a gentiment demandé et je ne peux rien refuser à ce garçon, c’est comme ça un point c’est tout.

L’an dernier j’ai donc été d’après ma pile de tickets (à enrichir de deux e-bouts de non-papier) 73 fois m’enfermer dans le noir devant un grand écran. 73 moments d’évasion pendant lesquels la vue prend le pas sur l’ouïe, pendant lesquels – si tout va bien – je suis assise sans penser à autre chose qu’à ce qui passe devant mes yeux, 73 moments de plaisir égoïste, 73 fenêtres ouvertes sur ailleurs, aussi, et dont je vais lister un peu n’importe comment les meilleurs ou pires points de vue. Selon moi (note : les titres des films sont tous liés à leur page sur l’imdb).

Silver Cubes  du Fallait pas

Monuments Men, de George Clooney, qui aurait pu être un très joli sujet et qui au final ne ressemble à pas grand chose. George, ne nous refais plus jamais ça, bisou, merci. Noé, de Darren Aronovsky, sacré par moi-même parmi les plus belles daubes hilarantes de nullité de l’année. Et last but not least Eden, de Mia Hansen-Løve, un film sur rien plein de rien avec des acteurs qui n’inspirent rien et que rien n’inspire.

Silver Cubes Affreux sales et méchants

Gone Girl de David Fincher, un film fait pour ceux qui croient en l’amour et au mariage. Nan, je déconne. Et puis Night Call de Dan Gilroy parce que le saviez-vous, Jake Gyllenhaal se déguise très bien en chouette charognarde.

Silver Cubes Hors Gabarit

Réalisateurs décédés rediffusés sur grand écran ou monstres sacrés de mon Panthéon, même combat ! Aimer, boire et chanter d’Alain Resnais (même si j’avais préféré Vous n’avez encore rien vu). L’extrêmement réjouissant et faussement naïf Magic In The Moonlight de Woody Allen. Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch (j’avais commis un papier à son propos). Et puis la Conversation animée avec Noam Chomsky de Michel Gondry. Sinon on a quelques nouveautés comme Shining, Taxi Driver, Lawrence d’Arabie ou L’étrange Noël de monsieur Jack, mais ça ne compte pas : ces types ne feront jamais carrière. Contrairement à Hayao Miyazaki (oh bon sang, ne nous laisse pas, pas après Le vent se lève, pitié, reviens !) ou Wes Anderson. Un jour je l’épouserai et nous mangerons plein de gâteaux roses tous les deux. Oui, j’ai été voir The Grand Budapest Hotel deux fois, et je t’embête, na.

Silver Cubes du Mal pour un bien

Rien que des histoires vraiment pas marrantes mais bien réalisées et/ou très émouvantes (mais pas dans le genre gnan-gnan, tu vois ?). 12 Years A Slave, de Steve McQueen, la preuve que jouer du violon c’est parfois le bagne. Ida, de Pawel Pawlikowski et sa compagne de couvent Philomena de Stephen Frears. Il faut au moins un autre western, absolument, donc ça tombe sur le très rêche The Homesman de Tommy Lee Jones. Et pour finir sur la plus belle année qui soit (hum…), ’71 de Yann Demange, un film que l’on prend en pleine poire en s’enfonçant parfois dans son fauteuil de terreur.

Silver Cubes régressifs

Minuscule – La vallée des fourmis perdues de Hélène Giraud et Thomas Szabo. Et la toute première séance de ma nièce au cinéma, le si superbe et poétique Chant de la mer de Tomm Moore. Oui, ok, elle a eu peur parce qu’elle était un peu jeune mais sa tata voulait vraiment la traîner devant, tu vois ?

Silver Cubes avec des mais

Maps To The Stars de David Cronenberg à cause de son démarrage trop lent à mon goût. Her de Spike Jonze pour sa longue durée. Blue Ruin de Jeremy Saulnier parce qu’en France, si tu prononces ce titre comme il faut tu dois ensuite le répéter 15 fois à la caissière avant de dire « ben blouruine, quoi ! » et Un week-end à Paris de Roger Michell parce que c’est pas génial mais très attachant. Cela dit, je chipote, il n’y a que des films que je ne regrette pas d’avoir vus dans cette listounette.

Silver Cubes en cure de désintox’

Dites, 4 grammes c’est pas un peu beaucoup pour un matin ? Leviathan de Andrey Zvyagintsev et A girl at my door de July Jung, deux moments intenses et captivants à l’atmosphère si éthylique qu’on en aurait presque envie d’arrêter de boire tout de suite.

Silver Cubes avec un coq dedans

Le cinéma français, ses hauts ses bas… je te montre mon haut à moi ? Les combattants de Thomas Cailley, ou comment se laisser enthousiasmer par un film dont le sujet me laissait dubitative (oui, moi, l’armée, tout ça…). Jacky au royaume des filles de Riad Sattouf parce que c’est vraiment n’importe quoi, trop dilué mais tellement hilarant. Et que j’aime Vincent Lacoste, qui joue aussi dans Hippocrate de Thomas Lilti, d’ailleurs.

Silver Cubes de l’espace

Bird People de Pascale Ferran vu que je me demande bien où ranger cette séduction immédiate et sans réserve. Under The Skin de Jonathan Glazer, un délicieux ovni à déguster saignant. Les gardiens de la galaxie de Marvel James Gunn car oui, c’est un machin avec des super héros mais on n’en a pas vu d’aussi bon depuis un bail et en plus tu as entendu cette BO, hein ? Interstellar de Christopher Nolan (juste parce que j’étais à l’avant-première, nananère)(nan, je rigole), le plus bon meilleur film d’aventure 100% pur plaisir de grand spectacle bien fichu depuis bien longtemps.

Silver Cubes voyage voyage

My sweet Pepperland de Hiner Saleem, une histoire avec un shérif qu’on voudrait manger tout cru et une institutrice belle à se damner qui joue de la musique sublime. Visitons le Kurdistan ! Et un de mes coups de cœur on ne peut plus subjectifs : Je voyage seule de Maria Sole Tognazzi parce que ça cause de femme d’une quarantaine d’années, de dormir dans des hôtels chics pour son boulot, de ne pas avoir d’enfants ou de mari et tout ça sans jugement et sans manichéisme.

C’est bon, je peux ranger mes jouets maintenant.

Cinoche