Hérisson

L’insoutenable légèreté du hérisson

[Intérieur nuit. Une voix dans un haut parleur lointain annonce « Dijon, Dijon : stationnement réduit ! »]

Rester peu de temps dans un cercle familial récemment agrandi est, je le découvre, un genre de voyage dans le temps : on perd à la fois un temps fou en gâtisme profond, en bonheur facile et sans questions, en contemplation ébahie et en gazouillis. On s’attend des siècles aussi. Et soudain, de rien en rien, viendra très vite le moment où je pleurerai que ces précieux instants ne se sont pas suffisamment distendus à mon goût… mais il me reste encore un jour et demi ici, que je boirai jusqu’à la lie, foi de tata alcoolique épicurienne !

Et si le temps a ici et maintenant acquis une drôle d’élasticité, que dire des lois élémentaires de la physique. Voilà 6 ans que je n’avais mis les pieds chez Edward Needlehands, ce sont les insomnies des contractures qui ont songé à l’appeler à la rescousse. Avant lui, au siècle dernier, pour moi l’acupuncture c’était ça :

Cet homme… j’avais oublié son pouvoir sur mes sensations, et tout spécialement celles de la pesanteur. Quand, après m’avoir transformée en pelote d’épingles (je l’ai entendu déchirer au moins 5 ou 6 sachets d’aiguilles pour jouer à pique et pique et colegram un peu partout), l’homme m’a laissée mariner dans mon hérisson-attitude pendant une demi-heure, les poids ont étrangement perdu toute leurs mesure.

Pas un bruit à part le chant du merle et la cloche de Notre-Dame, pas d’autre température que celle de du sang que je sentais bizarrement chaud et actif sous les piqûres… et soudain, de manière inexorable,  le corps a molli, d’abord par à-coups. Puis chaque respiration l’a rendu plus lourd, les points de contact avec la table de massage se sont multipliés, étalés. Et pendant que le corps gagnait en détente pesante, l’esprit, lui, s’envolait, aspiré par le blanc du plafond, et disparaissait dans une espèce de néant lumineux et irréel. J’ai vu une quantité incroyable de trucs bizarres, et je ne suis pas sûre d’avoir dormi pour autant. Et quand j’ai vu le temps qu’il me fallait pour retrouver la vraie conscience du poids de mon corps sur mes pieds, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser aux histoires de champignons narrées par Martin Suter dans La face cachée de la lune.

Je me demande de quoi seront faits les rêves cette nuit…