The Lunchbox : juste un délice

The Lunchbox

Elle est un peu magique, cette Lunchbox de Ritesh Batra : l’emballage – à savoir la bande annonce - fait à mon avis un peu peur, on se demande si le film ne risque pas d’être un peu tarte, tellement elle laisse présager une comédie romantique trop classique. Puis une fois que l’on sort cette variante indienne du bento de son emballage bleu-vert, on comprend vite en voyant ses compartiments en inox empilés tous simples que cette boîte ne vient pas te vendre du Bollywood (et je ne crache pas dessus, hein, puisque je suis toujours partante pour une bonne niaiserie multicolore qui chante et qui danse !). Elle ne te refourguera pas non plus l’ "Inde aux 1000 couleurs" chère (aheum) à Chouyo : la caméra n’est pas payée par l’Office du tourisme de Mumbai, elle se contentera de raconter les personnages et leur environnement, et son regard sur la foule et les réseaux de transport sera aussi tendre qu’impitoyable.

Dabba

Étage par étage, on découvre son contenu : tout d’abord Ila, une femme délaissée qui aimerait reconquérir son mari en lui concoctant des amours de déjeuners. Dans le compartiment du dessous, on voit en action le réseau des dabbawallahs, les livreurs de déjeuners de Bombay, une logistique impressionnante et archaïque qui m’a laissée aussi amusée que perplexe. Au troisième niveau de la boîte, on rencontre Saajan, un veuf en pré-retraite tristounet, à qui va être livré par erreur le déjeuner de l’époux. Et c’est ainsi l’objet de l’erreur finit par se transformer en messager, faisant dialoguer cet homme et cette femme à coup de messages cachés sous le pain.

Alors, non, pas de bluette facile. Pas de concours de recettes de cuisine non plus, même si les épices et les parfums se mêlent à l’histoire, même si la cuisine et les repas y tiennent un rôle de premier plan. En revanche, on assiste à une belle illustration de la différence qu’il y a entre sensiblerie et sensibilité. Car la manière dont, par petites touches, les personnages se dévoilent – et c’est aussi valable pour le collègue énervant – est subtile : pas de grosses déclarations ni d’envolées lyriques, mais une anecdote du quotidien par-ci, un souvenir par-là. Enfin, pas un, mais beaucoup de souvenirs, sauf que à aucun moment ce regard nostalgique posé sur le passé ne devient mélodramatique et grandiloquent. Et puis il y a tant de pointes d’humour dans ce récit – chose qu’on ne sent absolument pas dans cet extrait – que je me suis rendue compte en sortant que j’avais souri pendant tout le film. Pour tout dire, j’ai même gardé ce soleil en moi tout le reste de ma soirée d’hier.

Il est vrai que peu d’éléments de The Lunchbox m’ont donné envie d’être une femme dans l’Inde d’aujourd’hui. Les hommes d’un côté, les bobonnes de l’autre, le film confirme qu’on n’est pas face à une société progressiste et tout ça est loin d’être affriolant. Mais la peinture de la difficulté à communiquer, elle, ne m’a pas parue si éloignée de ce que nous pouvons vivre ici en occident (j’ai même repensé à Medianeras). Après tout, qui n’a jamais frétillé d’impatience et fixé son smartphone en attendant un mail ou quelque autre message instantané, une réponse à une bouteille à la mer virtuelle balancée sur un coup de tête-cœur ?

Bref, j’ai été émue mais jamais attristée, égayée tout en finesse, touchée par la justesse des personnages. Cerise sur le gâteau gourmand : en ressortant, j’avais une faim de loup et une grande soif de vie. À mon avis, ce film devrait être remboursé par la sécurité sociale. Magique, je te dis.

Le Bollywood du dimanche

En fait, ça pourrait plutôt être celui de dimanche prochain en avant-première, si, épuisée par l’enchaînement au bureau entre la Symphonia Eroica et Une vie domestique - euh zut pardon c’est le contraire – du même Richard-Strauss-plus-difficile-tu-meurs, je décide de replonger dans un vieux travers qui généralement n’a pas son pareil pour me refiler la patate, à savoir la thérapie par le Bollywood.

Celui-là m’a l’air complètement idiot, il fait visiblement très mal aux yeux, les trucages ont vraiment l’air pourri, il y a même déjà une faute d’orthographe dans les sous-titres, et Shah Ruck Khan y tient pour la 80ème fois le rôle d’un Rahul. Pendant 2h20 seulement au lieu des 3h40 de rigueur pour le cinéma du genre, si c’est pas de la daube irrésistible, ça ?

Viens, je t’emmène à bord du Chennai Express.

Les garçons et Guillaume, merci pour le dîner

Je suis celle qui refuse souvent d’aller voir des comédies parce qu’elle ne rit quasiment jamais au cinéma. Enfin, j’exagère… mais à titre de (mauvais) exemple (mauvais, parce qu’à mon avis c’est aussi l’adjectif qui définirait assez bien le film), pendant Quai d’Orsay – que j’aurais pourtant aimé aimer – j’ai failli étriper le monsieur devant moi parce qu’il riait aux éclats à chaque pantalonnade lourdaude de l’acteur principal, et que ça m’a rendu les gags encore plus insupportables. Mais je m’égare… Non, il se trouve que l’étiquette "drôle" me rend souvent très méfiante, vu qu’on ne tourne pas The Big Lebowki tous les jours.

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Tout ça pour dire que lorsqu’un film en vient à me faire me fait pleurer de rire – j’exclus d’emblée de ces bonheurs la vilaine scène avec Diane Kruger, qui m’a, elle, laissée perplexe, et pas dans le bon sens du terme – je me dois de lui ménager une place spéciale dans mon cœur. Voilà donc comment, depuis tout à l’heure, Les garçons et Guillaume, à table !, film de et avec Guillaume Gallienne, Guillaume Gallienne et Guillaume Gallienne, est devenu mon petit bijou du moment. Il y joue son propre rôle, sur une scène et dans sa vie (et cela quel que soit son âge) ainsi que celui de sa mère. Le premier miracle est là : je l’ai vu grandir et dialoguer avec lui-même sans jamais tiquer sur l’absence totale de crédibilité visuelle, étant donné qu’à part aux moments où il est sa mère, il n’est jamais ni déguisé ni maquillé.

Pour faire court sur l’histoire, parce que je ne veux pas raconter trop pour ne pas gâcher, Les garçons et Guillaume, à table ! est la chronique d’une confusion des genres, l’histoire d’un jeune garçon qui voudrait tant être sa mère que son entourage familial ultra-bourgeois finit par le cantonner dans des clichés comportementaux et sexuels. Mais là où ça devient magnifique, c’est de voir à quel point on peut être fin même chaussé de sabots : la plupart des situations ne sont pas particulièrement subtiles. Il y a même un bon paquet de clichés, en fait, mais jamais ça ne m’a gênée.

C’est sûrement grâce à la qualité des acteurs et au côté surréaliste d’un certain nombre de scènes que cette comédie est vraiment drôle au lieu d’être lourdingue, si intelligente au lieu d’être convenue, et surtout si sensible et touchante plutôt que mièvre. Au delà du principal ressort comique utilisé par Guillaume (le jeu du masculin-féminin), j’y ai aussi vu une peinture très tendre et vache à la fois de rapports pas évidents – donc ordinaires – entre une mère et son enfant… quoi, va pas me dire qu’avec la tienne c’est facile, hein. Et des ruades dans la face des préjugés idiots. J’ai aussi beaucoup aimé les moments où la scène de théâtre se glisse dans la pellicule. Et la grand-mère russe. Donc voilà, tu as compris : moi, j’ai carrément couru. Et toi, tu attends quoi ?

Plutôt que la bande annonce (qui quand je l’avais vue ne m’avait pas spécialement émoustillée), je préfère glisser ici pour finir la version saxophone eighties de Ne me quitte pas (grosse grosse madeleine pour moi, une de mes toutes premières cassettes) (oui, j’ai dit cassette) . Le réalisateur l’utilise à un moment pseudo-sentimental que je trouve hilarant, et la musique s’arrête sur cette merveilleuse réplique de ma sa mère :

"Tu ne vas te mettre dans des états pareils juste parce que ton frère a essayé de te noyer, quand même ?"

Supertramp – Don’ Leave Me Now

La vie de George (chapitre 3,1416)

Il va falloir me pardonner ce regroupement extrêmement douteux de deux films qu’à peu près tout oppose dans le même post, mais aujourd’hui chez moi rien n’est réellement en état de marche, et j’agonise de l’énergie à un moment de la semaine où j’aurais dû recharger les batteries. Donc à défaut de rendre le propos cohérent on va tenter la synthèse de l’extrême.

Attention c’est parti.

J’ai donc vu sur grand écran à seulement quelques jours d’intervalles La vie d’Adèle Chapitres 1 et 2 d’Abdellatif Kechiche et une avant-première de Gravity d’Alfonso Cuarón. Ouais, je suis très très souple des yeux, je fais bien le grand écart.

J’ai dit ici à quel point je me moquais des ragots "people" sans aucun intérêt concernant le premier, et à vrai dire, Palme d’Or oblige, j’étais plutôt toute acquise à sa cause. Trois heures plus tard, je n’étais globalement que déception, incompréhension et bâillements. La fadeur extrême de l’Emma incarnée par Léa Seydoux rend à mes yeux la passion qu’éprouve Adèle pour elle complètement invraisemblable. Le réalisateur s’est visiblement plutôt attaché à rendre gloire à la susdite Adèle en permanence à coup de gros plans (pas toujours utiles, ni pour l’ambiance ni pour le récit), y compris sur ses cheveux pas propres, ses bavouillous de bolognaise, ou sur la morve qui inlassablement coule de son petit nez, et qui donne en permanence envie de se lever pour aller lui proposer un mouchoir.

Je me moque d’Adèle Exarchopoulos mais c’est la seule qui trouve grâce à mes yeux dans ce film : elle incarne son rôle – Adèle, donc – avec une grande justesse. Mais c’est juste que je n’ai toujours pas compris l’intérêt d’amalgamer le milieu modeste dont son personnage est issu avec la crasse et les fluides corporels. Lesquels fluides et/ou autres sueurs sont d’ailleurs étrangement complètement absents de scènes de sexe pourtant très crues, détaillées et… interminables (constat très juste fait par ma compagne d’infortune cinématographique de ce soir-là). Interminables car absolument pas sensuelles à mes yeux : à aucun moment Adèle la novice ne semble désarmée de ses premières expériences sexuelles avec une femme, pas la moindre hésitation, pas de tendresse, pas de lenteur, pas d’amour dans les gestes, pour moi rien de tout ça ne sonne juste. N’empêche qu’une scène quasiment pornographique (homosexuelle ou hétérosexuelle) qui n’est absolument pas excitante, vous en diriez quoi, vous ?

Je passe sur les portraits que j’ai trouvé caricaturaux de prétendus artistes ou intellectuels. Je passe sur une scène de dispute complètement stérile (quand chaque parti n’a qu’un seul argument à hurler, à quoi bon faire durer le machin vingt minutes ?), sur les images appuyées de charmants bambins mâchouillant des crayons dont le scénario n’a pas besoin…

Oui, il s’agit d’une histoire d’amour qui naît puis qui meurt. Oui, on a compris que les deux protagonistes n’ont pas le même âge, la même expérience de la vie et donc pas les mêmes attentes vis à vis de leur partenaire. J’ai surtout eu une vilaine impression de creux tout vide, d’absence de propos et de poudre aux yeux pendant trois longues heures… décidément, je ne suis pas l’amie des Palmes ces derniers temps ! La seule chose positive étant que je suis maintenant très motivée pour lire Le bleu est une couleur chaude, la BD dont est inspirée ce film que je n’ai pas apprécié. Mais quittons un peu le plancher des peaux de vaches (dont je fais donc partie), voulez-vous ?

Gravity sera sur les écrans le 23 octobre et je suis plus que ravie d’avoir pu en profiter hier soir. Je n’en parlerai pas trop, j’aurais trop peur de gâcher l’incroyable tension qui habite ce film. Sans faire de jeu de mot crétin, je ne me rappelle pas avoir été à ce point envoyée en orbite par un film causant d’espace depuis… je ne sais plus. Et non, ne va pas croire que c’est grâce à George Clooney, on l’aperçoit peu derrière son scaphandre. Je pardonne même sans réfléchir un épisode du scénario que je trouve douteux léger tellement tellement j’ai été happée. En plus, visuellement, c’est complètement hypnotique (je me demande si j’ai envie de me plonger dans des articles décrivant les trucages tant la magie était totale), et non, l’histoire ne tourne pas en rond. Juste vas-y, c’est un ordre.

Bref, on aura compris : je suis une abominable insensible (d’ailleurs, c’est bien connu, je ne pleure jamais jamais) (mais alors jamais, appelez-moi Laszlo Carreidas) qui préfère en ce moment au cinéma le suspense et les immensités spatiales aux amours terre-à-terre.

Sur ce, je te laisse, j’ai état grippal.

Dark Blue Jasmine

Blue Jasmine de Woody Allen, c’est un peu la surprise du chef : ma blague après ses derniers films, c’était de me demander dans quelle ville aux clichés romantiques il allait situer sa prochaine comédie légère-un-peu-facile-pas-désagréable-mais-quand-même-peut-mieux-faire. J’avais même parié sur une bluette à Saint-Petersbourg ou un vaudeville à Amsterdam. Et paf, je me suis pris dans la face un portrait saignant de femme qui a très largement dépassé le bord de la crise de nerfs à San Francisco.
Cate Blanchett y joue Jasmine/Jeannette, le centre brillant et tout cassé d’une galerie de personnages pas roses du tout, dans laquelle on ne trouvera pourtant ni gentils poneys ni méchantes sorcières. La misanthropie cynique du réalisateur s’exerce là avec un réalisme abominablement juste : les personnages ne sont ni totalement constants ni manichéens, ils sont tout simplement terriblement vrais. Pas complètement affreux, sales et méchants, non, mais on dira que leurs qualités ne sont pas souvent mises en valeur.

Alors, ne va pas croire que je n’ai pas aimé ce film parce que c’est archi faux, je l’ai trouvé vraiment réussi. La preuve c’est qu’il m’a même secouée, atteinte : Jasmine est malade, ok, mais son malaise – même s’il est issu d’une situation excessive à tous points de vue (suicide, perte d’une vie dorée, hyper-sensibilité refoulée) – semble malheureusement très "accessible". Perdre pied avec la réalité quand tout son monde s’effondre n’a rien de si étrange, après tout. Et puis surtout, jamais on ne nous montre de solution ou de sortie possible pour elle, et sa chute – en Chanel, certes, mais chute quand même – n’est qu’une fatalité.

La noirceur était donc magnifique, mais j’avais quand même besoin en sortant du cinéma d’une ânerie pour nettoyer un peu cette humeur pessimiste.

Et je n’ai trouvé que Otto l’automate.

Je crois qu’on rigolera d’une autre couleur que jaune demain…

Ah et il y a aussi une vraie critique bien rangée par ici, si tu veux.

Le double effet Frances Ha

Attention, aller voir Frances Ha de Noah Baumbach peut provoquer des effets désirables. Comme des envies de rire de tout et de n’importe quoi, de faire l’andouille, de bouger sans l’entrave des convenances, de s’attacher aux gens sans pudeur. Assorties d’une tolérance au désordre, d’un besoin de sincérité et de simplicité. Tout simplement parce que l’héroïne de ce film est tour à tour si lumineuse, idiote, vive et agaçante qu’elle en est irrésistible. Parce que ces gens-là existent en vrai, j’en connais, j’ai même inventé un adjectif pour eux : ils sont attachiants.

Sinon que dire sans trop dire ? Frances Ha c’est le parcours de vie très new-yorkais d’une belle tellement belle jeune martienne femme "incasable", qui évolue dans le milieu de la danse. C’est aussi (surtout ?) l’histoire d’une amitié féminine fusionnelle, presque ambigüe. Greta Gerwig y sonne très juste et le noir et blanc de l’image, ni prétentieux ni triste, y est magnifiquement bien venu. De toute façon, un film où Modern Love de Bowie a le troisième rôle ne saurait être que hautement recommandable, non ? Ne passe pas à côté, fais-toi plaisir.

(à lire aussi, le point de vue sur ce film d’une amoureuse de la danse)