Chacun sa vie, chacun son chemin de croix. Un des miens (oh, c’est sûr, il est petit) se dessine devant moi au moins une fois par an. Il est synonyme de bus (trop de), de centre commercial d’hypermarché, de pizza pas bonne (c’est ça ou la cafétéria) et d’acoustique déprimante à en se faire suicider un cafard. Tarbes est son nom, et c’est départ dans trois heures. Mon enthousiasme déborde, et je sais c’est mal de se plaindre, fouettez-moi. Mais la tarberie, quoi…
Mais alors que cette nuit aux alentours de 00h59 environ, soupirant et grommelant, je jetai une dernière oreille sur la radio en réglant mon réveil, le destin m’a envoyé un signe chanté par des divinités britanniques (incroyable mais véridique).
Et comme leur pouvoir est grand, aussi grand que celui du Saint Spaghetti, maintenant je suis joie, amour et impatience. C’est un miracle (que tu seras obligé de regarder directement sur YouTube mais je suis sûre que toi aussi tu es prêt à tout pour illuminer ton âme).
Mes biens chers frères, mes bien chères sœurs (Sœur Armalite, Sœur Funambuline, cessez donc de faire mu-muse avec vos chapelets et rejoignez-nous pour la prière, merci), ouvrons nos bibles, et lisons si vous le voulez bien l’Évangile selon Sain-Bobbi Brown :
"Plus jamais les trop longues soirées trop arrosées tu ne craindras, car tes valises sous les yeux sans peine tu cacheras. La douce crème et sa poudre très facilement (au pinceau ou au doigt) avec parcimonie tu badigeonneras, car cet excès-là nécessaire ne sera pas. Incroyable, ta rentrée trop people parsemée de bouffes tardives et d’apéros continuer tu pourras, car plus jamais l’air d’une raclure dépravée tu auras.
Car c’est de la lumière que viendra la lumière. Et resplendira. La † de l’Aigle.
Mille sabords, amen."
Notons que même sans absolument rien d’autre sur le museau, on a tout de suite l’air moins flou, et je ne parle pas seulement de la photo. Et plus besoin d’écarquiller les yeux pour faire croire qu’on est réveillée. C’est un miracle !
Montre-moi comment tu bouges, je te dirai si j’ai compris quelque chose.
Car oui, la gestique du chef d’orchestre, le sujet du jour, est sans conteste un des plus grands mystères de l’univers. A l’heure qu’il est, même nous, les musiciens pratiquant avec assiduité et régularité la lecture (ou le déchiffrement) de cette étrange chorégraphie, ne sommes pas en mesure de décrire avec précision les raisons pour lesquelles elle est – ou n’est pas- efficace.
Il est des faits indéniables : j’ai déjà évoqué quelques codes de base (le premier temps se bat en bas, le dernier en haut, on se rappelle le probable flou artistique entre les deux), en général, s’ils sont respectés, nous y retrouvons nos petits. Mais là où ça devient bizarre, c’est qu’un chef peut être techniquement correct et s’avérer complètement inefficace. On dira en ce cas qu’il n’a pas de bras, et donc pas de chocolat, c’est bien fait pour lui. À l’inverse (attention c’est la minute frime parce que c’est du vécu) il est des maîtres dont on comprend que la réputation n’est pas vaine grâce à des détails époustouflants : quand Carlo Maria Giulini décide de se jouer des codes et de diriger une salve de pizzicati très précis en esquissant tout simplement la vague lente du phrasé, et que le résultat est juste parfait, aussi bien d’un point de vue technique que artistique (la note du juré syldave ce jour mythique avait atteint 6.0 – 6.0), voilà qui n’aide pas à comprendre à quel mince fil se raccroche la réussite d’un concert.
J’en suis personnellement arrivée à la conclusion qui botte un peu en touche que beaucoup repose sur les capacités du chef à gérer sa communication non verbale : respiration, inspiration, certitudes et autres assurances tous risques d’égarement dans la partition, si il sait transpirer ces choses là avec son engagement, en général une bonne partie du travail est faite. Si on ajoute à ça une dose de charisme, et un phénomène de bonne accoutumance (eh oui, la relation orchestre – chef se construit comme une autre : mieux on se connait, mieux on se comprend), normalement ça doit fonctionner.
Est-ce la somme de tous ces éléments qui peut expliquer ce début de 5ème symphonie de Beethoven, que je continue à considérer comme un miracle * ?
* Un miracle et un grand moment d’hilare-attitude, aussi
Je n’ai pas eu le choix, il a fallu que je coure me l’offrir.
Eh oui, j’ai succombé. À du violon, ce qui est peu fréquent je dois l’avouer, car voilà un instrument qui me rappelle bizarrement mon bien aimé travail, ce qui fait que j’éprouve assez peu le besoin/envie d’en écouter à la maison. Et puis, parce que récemment j’ai évoqué les années durant lesquelles j’ai bu pas mal de bière avec côtoyé Janine à Utrecht, j’ai été traîner mes guêtres sur Spotify pour savoir où en était son palmarès discographique. Sachant comment elle excelle dans Mozart, j’ai été très curieuse d’entendre son Beethoven, car voilà un concerto dont je trouve qu’on met rarement en valeur le romantisme sans en faire des tonnes. Eh oui, ce pauvre Ludwig se retrouve facilement assaisonné à la sauce Panzerdivision… (je trouve d’ailleurs assez lâche de profiter de sa surdité pour en faire un prétexte à massacre à la tronçonneuse). Sauf qu’au bout de trois notes, ça a été fulgurant.
Son interprétation m’a semblé d’une évidence époustouflante, ma mâchoire est tombée sur mes genoux, j’en ai eu la larme à l’œil. Elle a trouvé la balance parfaite entre raison et sentiment : c’est expressif mais jamais dégoulinant, et la sensibilité est simple et facile, d’une beauté qui réussirait presque à me faire taire. En fait, je trouve ça parfait, tout simplement, et en plus, l’orchestre est magnifique. Quant à son Britten… la bougresse, tout ce que je peux dire, c’est qu’elle est vraiment talentueuse !
Pour exemple, voilà les deux derniers mouvements du Beethoven, que je n’ai pas eu le cœur de séparer, puisque qu’on doit normalement les enchaîner.
Grâce à elle, la sérénité du larghetto m’habite intensément depuis ce matin. La sensation est délicieuse, vous devriez essayer.
C’est qu’il en a des soucis, René ! Et je ne parle pas de celui qui est obligé d’envoyer sa femme Céline crier à Vegas parce qu’elle le rend sourd, je parle du vénérable barbu qui sert de Roi de Provence dansIolanta . Donc il était une fois, naguère dans les temps jadis, un vieux roi qui a une fille aveugle. Là où on voit que la communication entre parents et enfants a fait quelques progrès depuis, c’est que la damoiselle ( Iolanta elle-même ) n’est même pas au courant qu’elle est atteinte de cécité. Il y a bien un médecin exotique qui propose qu’on lui révèle qu’elle a un léger problème, mais papa René lui fait comprendre que mieux vaut une belle grosse politique de l’autruche qu’une grande douleur. D’autant plus que Robert, le promis, il n’est pas au courant non plus ( là, je dis rien, mais il y a quand même tromperie sur la marchandise, hein ). Mais bon, c’est pas très grave : le Robert de Bourgogne, il s’amourache d’une dénommée Mathilde, ce qui serait affreux si son pote Vaudémont ( en un seul mot ) n’avait pas le coup de foudre pour la princesse. Il lui déclare sa flamme illico, il veut la marier. Papi fait un peu de résistance, mais finit par céder, et là, tiens-toi bien : elle retrouve la vue et s’éveille à la vie au moment où son Veau Des Monts l’initie au bonheur de la lumière et de l’amour.
Je te laisse méditer sur cette parabole subtile.
Bon, je me gausse, je me gausse, mais c’est pour mieux cacher mon trouble devant tant de réussite dans le registre sentimental et langoureux. En vérité, je me régale à chaque fois que je joue ce petit bijou romantique : c’est un moment court, mais toujours tellement lyrique et intense ! La seule ombre à mon tableau ? Comme souvent, le premier rôle, celui de l’amoureux, est chanté par un ténor, et moi j’aime les ténors une fois tous les 15 ans. Heureusement, les airs les plus émouvants, ceux qui hérissent le système pileux de plaisir, sont pour les belles voix graves des barytons. La preuve ?
J’ai bien senti ce matin que mes dix heures de sommeil n’avaient pas suffi à gommer la semaine …
Et pourtant, malgré la fatigue je n’ai même pas eu le temps de :
- Râler parce qu’il a fallu que j’écoute le plombier m’annoncer que je dois acheter une chaudière. Dommage, pour la première fois depuis Mathusalem, j’étais sur le point de remarquer l’absence de signe "moins" devant tous les chiffres de mes relevés bancaires. D’un autre côté je n’entendrai plus la machine claquer, pourrai dormir sans boules quiès et avoir la certitude de ne pas mourir dans l’explosion.
- Pleurer parce que mon bourreau ostéopathe a mis le doigt sur un point tellement douloureux que j’ai vraiment failli en tomber. Heureusement, j’étais couchée. Tomber couchée, ça fait moins mal. Quoique…
- M’extasier sur ma soupe au butternut que j’ai concoctée je ne sais même plus ni quand ni comment. De toute façon j’ai oublié de manger.
- Penser, tout court, parce que j’ai eu la joie d’écouter, réécouter, analyser un album qui m’a vraiment plu pour essayer d’en parler correctement. Quelques heures de clavier mal tempéré et de copier/coupé/gommé/retaillé. Pour Interlignage , qui vient d’ouvrir ses portes. Et j’avoue que je suis très fière ( et surtout carrément complexée ) de faire partie d’une équipe de plumes bien plus affinées que la mienne. Je n’oublie pas à qui je dois cette opportunité de chatouiller la chronique critique au départ (et bonne chance avec le Rhinocéros !).
J’espère que mon torchounet sur les Local Natives trouvera sa place entre les jolies lignes. Alors, au cas où …